Vous êtes ici

« T’es où ?», des ados parlent de Dieu

CCBF

La Conférence a interviewé Agnès Charlemagne à l'occasion de la publication de son ouvrage :

« T’es où ?», des ados parlent de Dieu. , préface de Christian Salenson, Salvator, 352 pages, avril 2015.

CCBF Vous rassemblez des propos d’adolescents : « T’es où ? » Comment est né ce livre ?

Agnès Charlemagne : J’ai pu animer à Marseille avec des adolescents de 10-15 ans, pendant sept ans, des ateliers de catéchèse. J’ai conduit autant que je me suis laissé conduire. Nous nous sommes lancés dans une réflexion autour de la théologie, dans des classes à la multiplicité culturelle et religieuse forte, et où deux ou trois élèves se déclaraient « croyants ». Sortir du cadre de la catéchèse, nous confronter à la spiritualité en inventant a été passionnant.Toutes ces années, j’ai été interrogée par la pertinence des pensées de ces ados. Confrontée à des centaines de messages écrits, d’une vivacité incroyable et qui m’ont bousculée en tant qu’adulte, j’ai voulu les partager. Ce livre parle d’une pédagogie non scolaire qui a libéré une parole que chacun a pu s’approprier, spirituellement ou non.C’est avec méthode mais sans manuel que je me suis présentée dans les classes, avec l’intime conviction que la pensée de chacun est courtisée par l’Esprit Saint, bien au-delà des croyances ou non-croyances. Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine, parle ici du mystère de la Visitation. La parole de l’un libère le magnificat de l’autre. Tous ont découvert qu’ils étaient détenteurs d’une source : l’intériorité. « C’est genre comme si je m’étais invité chez moi pour la première fois ! », écrit Gaétan, en 4e.

CCBF : Comment avez-vous organisé vos ateliers ?

Agnès Charlemagne : Les séances sont rythmées en trois temps : la discussion, le silence pour que chaque élève se l’approprie, l’écriture pour qu’il retienne un des points, transcrive une question ou une pensée. Les phrases anonymes sont relues au cours suivant pour relancer une autre discussion. Le parcours de chaque classe s’écrit d’une séance à l’autre. Il se passe quelque chose de l’ordre de la maïeutique de Socrate : l’art de faire accoucher les esprits par le questionnement.

CCBF : Dieu intéresse-t-il les adolescents ?

Agnès Charlemagne : J’ai pris des risques. Le mot « Dieu » n’était pas un gros mot, ni un tabou. Dieu, c’est d’abord et toujours celui à qui on demande : « T’es où ? » Cette si brève question est le SMS le plus échangé, la question sur toutes les lèvres. Dieu est invisible et c’est ce qui dérange : « Mais il est où ce Dieu que personne voit ? » « Où es-tu ? », c’est la première question que Dieu pose à Adam après qu’il a transgressé l’interdit. Il semblerait que la question résonne toujours. « Les gens font n’importe quoi car ils n’ont pas trouvé de sens à sa vie », répond Charline à la question « Pourquoi j’existe ? » « Si je voyais Dieu, je lui dirais : "Il faut absolument que je te présente à ma grand-mère !" », dit Léo, 6e.

CCBF : Comment ces adolescents sont-ils entrés dans votre proposition ?

Agnès Charlemagne : On peut ne pas croire en Dieu et avoir envie d’en parler. Nous n’avons pas mis le feu aux classes mais, comme à Emmaüs, nos cœurs étaient souvent brûlants ! La richesse de ces échanges à chaud réside dans leur insaisissable faculté à rebondir constamment. La pensée en zigzags des adolescents nous conduit à des territoires inconnus. L’exemple le plus étonnant est celui de « Jésus ressuscité » qu’en 4e Jérémy n’arrivait ni à écrire ni à comprendre. Il l’a transformé en « Jésus 2, le retour ! » Dans toutes les classes, la question est devenue contemporaine et accessible.Ce livre tombe à pic dans le contexte perturbé des événements de janvier 2015. Apprendre à se soucier de l’autre, le défi n’est pas neuf mais il s’impose. Chacun est plus ou moins vite rattrapé par les préjugés mais le collège est une formidable pépinière, tout est encore possible : cela se vit dans la découverte conscientisée de l’autre. « On est ensemble depuis tout petit mais moi je pensais que tout le monde pense comme moi… », écrit Pauline, en 6e.

CCBF: Que retenez d’essentiel de ces paroles?

Agnès Charlemagne : Leur fulgurance. Je transcris les messages tels quels. La fulgurance que nous avons perdue en tant qu’adultes est là, impressionnante. « Si Dieu ment, qu’est-ce qu’on lui fait ? », Alessandro, 6e. « Ce serait bien de tuer Dieu car il est fatigué et il voudrait avoir un successeur », Lauriane, 4e. « Dieu veut dire qu’il est aussi en nous, il est pas juste un objet qu’on pose quelque part », Ophélie, en 5e. À la question « Dieu nous punit-il ? », Clément répond, en 5e : « Oui mais si Dieu punit les hommes, il se punit lui-même… » À l’étude de la parabole de l’enfant prodigue en 4e, Arnaud dit : « Moi je crois pas tellement que ça parle du père qui se ferait "avoir" par son fils. Mais ça dit plutôt que nous, on croit qu’on sera jamais pardonnés par le père ! » Le pape François dit de l’Esprit qu’il est le Dieu des surprises. Ce livre rassemble les réflexions d’environ mille adolescents et déborde de surprises. L’Esprit joue. La parole de chacun est un trésor. « Dieu a besoin d’un cœur entendant pour qu’il existe », David, en 3e.

CCBF Quelle créativité dans le langage !

Agnès Charlemagne : Les phrases du credo catholique sont incompréhensibles aux ados. Les explications savantes des paraboles de Jésus les laissent indifférents. Dieu est prisonnier du langage. Mais chaque génération réinvente le sien : « C’est comme dans la BD "Où est Charlie ?". Il est en plein milieu de l’image et on ne le voit pas », Aurélie, en 5e. « Dieu est prisonnier de nous-mêmes », Nicolas, en 4e. Un commentaire théologique met ce travail en perspective. Je souhaite que ce témoignage connaisse de nombreux rebondissements. Merci au « Dieu des surprises » pour son audace contagieuse, qui rend heureux... À lire donc :

Entretien réalisé par Anne SOUPA

Agnès Charlemagne.

Ajouter un commentaire