Vous êtes ici

Tendresse et bonté

Loïc de Kerimel
Titien : Pèlerins d'Emmaüs

Dimanche 30 avril 2017 – 3e dimanche de Pâques – Lc 24,13-35

« C’est l’Évangile de la tendresse et de la bonté », dit la Sr Jeanne d’Arc, traductrice de l’évangile de Luc : « Nul ne présente comme lui le Sauveur, dans tous ces textes qui lui sont propres : le fils perdu, le bon Samaritain, le bon larron, Zachée, la pécheresse… » Le récit des pèlerins d’Emmaüs fait partie de ces textes que l’on ne trouve que chez Luc : il est tout imprégné lui aussi de cette atmosphère de tendresse et de bonté.

Tendresse de l’évangéliste pour ces deux compagnons qui s’en reviennent de Jérusalem, la belle aventure par laquelle ils s’étaient laissés emporter ayant manifestement pris fin : « Nous espérions… » Ils sont encore tout remplis de ce qui s’est passé, les mots pour dire le souvenir se bousculent, mais il leur faut se rendre à l’évidence : « Voilà le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées. » Dans l’Écriture, le troisième jour est le jour où quelque chose prend fin et où quelque chose d’autre commence : jour décisif, par conséquent – comme celui où Abraham « voit de loin » le lieu du sacrifice, comme celui du don de la Torah aux fils d’Israël au Sinaï, comme celui où Jonas sort vivant des entrailles du poisson… Les compagnons en sont là à prendre pour le moment acte d’une fin, bien incapables d’imaginer ce qui du même coup commence.

Bonté de celui qui s’approche et choisit de marcher un moment à leurs pas : Jésus, que « leurs yeux étaient empêchés de reconnaître ». Ce qui compte en effet pour le ressuscité, ce n’est pas lui, ce n'est pas d’attirer le regard et d’être au centre de l’attention : ce qui compte, c’est eux et leur désorientation du moment. Ce qui compte, c'est que leurs yeux s’ouvrent et qu’un nouvel orient se révèle. Bonté de l’accompagnement qui, tout en douceur, s’informe d’abord de ce qui leur donne l’air sombre et se fait ensuite délicatement pédagogue : « Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur interprète dans tous les Écrits ce qui le concernait. » Conversion du regard : « N’est-ce pas cela que devait souffrir le messie pour entrer dans sa gloire ? »

Tendresse du crépuscule qui rend le compagnonnage encore plus étroit, plus chaleureux. Lui, comme toujours, ne s’impose pas. Mais eux : « Reste avec nous : le crépuscule approche et déjà le jour a décliné. » Conformément à l’étymologie (com-pagnons, co-pains : « ceux qui partagent le même pain), le partage du pain vient sceller la compagnie et réveiller la mémoire du geste qui a émaillé le chemin de celui qui « a passé en faisant le bien » : « Prenant le pain, il bénit ; après avoir partagé, il leur remet. » « Ceci est mon corps », dit-il à la Cène. La forme ronde de nos hosties est trompeuse : lui, Jésus, n’est pas dans le plein d’une chose individuellement appropriable, il est « au milieu d’eux », c’est-à-dire dans le partage de compagnons qui savent faire place au pèlerin porteur de parole qui a fait un moment route avec eux.

Bonté d’une renaissance, d’une re-suscitation : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous, quand il nous parlait sur le chemin et qu’il ouvrait pour nous les Écrits ? » Paul Ricœur dit quelque part que la fonction du religieux, c’est, en chacun, de délivrer « le fond de bonté des liens qui le retiennent captif ». Et c’est en employant pour eux l’un des verbes de la résurrection – « ils se lèvent sur le champ » – que Luc décrit le retournement qui s’opère : ils reviennent à Jérusalem et se font à leur tour, les compagnons de ceux qui y étaient demeurés. « Eux aussi racontent ce qui est arrivé sur le chemin et comment ils l’ont connu au partage du pain. » La Sr Jeanne d’Arc insiste : « Ils l’ont “connu” et non pas “reconnu”. […] Il y a une telle nouveauté, un tel éblouissement dans ce mot : il s’agit non pas d’un banal “reconnu”, mais vraiment d’une connaissance nouvelle, d’une révélation absolue. » Tendresse et bonté. 
 

Loïc de Kerimel

Rubrique du site: 
Commentaires des lectures dominicales
Ajouter un commentaire