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Le serviteur inutile, Luc 17, 7-10

Xavier CHARPE
serviteur inutile
serviteur inutile © shamsuzzamaan @ Pixabay - Domaine public


La lecture liturgique de l’évangile selon Luc du 27e dimanche du temps (année C) groupe deux péricopes ; elles n’ont probablement guère de liens entre elles. En tout cas, je ne les vois pas et les bonnes éditions de la Bible, que ce soit la TOB, la Bible de Jérusalem (BJ) ou la Segond, marquent une césure typographique entre les deux péricopes. Je m’intéresse à la seconde, cette parabole le plus souvent appelée du « Serviteur inutile ».

Ce texte m’a toujours profondément touché, remué, interpellé. Il me trotte dans la tête depuis des années. À mon enterrement, j’aimerais qu’il soit lu et commenté !
Il peut paraître, à la première audition, particulièrement sévère et dur. À la limite de l’injustice. Et pourtant, je le tiens au contraire comme l’un des textes les plus réconfortants et les plus apaisants de tous les évangiles. En tout cas, depuis des années, il me sert de lumière en chemin.

« Quand nous avons fait ce que nous devions faire, nous n’avons fait que ce que nous devions faire. » Et cela nous interdit de nous attribuer le moindre mérite. Si nous avons fait quelque chose de bien et que nous devions faire, nous n’avons fait que ce que nous devions.
Bien entendu, nous n’avons fait qu’une partie (une petite partie ?) de ce que nous devions faire. Si nous n’avons pas compris que nous sommes en grande partie infidèles à tout ce que Dieu attendait de nous, nous n’avons rien compris. Nous nous mentons à nous-mêmes. Nous ne voulons pas voir que nous sommes loin de ce nous aurions dû faire et que Dieu et son Christ attendaient de nous. Nous devons commencer par nous tenir sous le pardon de Dieu et sous sa miséricorde. Sachant au demeurant que « Dieu est plus grand que notre cœur » et que son pardon est sans limite.
Cela dit, nous avons aussi pour une part fait ce que nous devions faire, fait ce que Dieu et son Christ attendaient de nous. Nous avons souvent désobéi et été infidèles, mais il nous est arrivé parfois de faire ce que Dieu attendait de nous. Ce en quoi nous avons été le serviteur (doulos) de la parabole. Nous n’avons à en tirer aucun mérite, aucune reconnaissance. Nous avons simplement obéi.
Et si nous avons fait un peu de ce qui nous était demandé, un peu, rien qu’un peu, nous devons en cela nous tenir dans la gratitude et recevoir ce « peu » comme un don que Dieu nous a fait. Pas seulement comme une chance, bien avantage comme une grâce, qui nous est venue de Dieu. En cela, nous ne sommes pas seulement sous la miséricorde et le pardon de Dieu, nous sommes pleinement dans la gratitude et la reconnaissance. C’est un don, à nous donné, d’avoir pu faire un peu de ce qui nous était requis, un pur don de grâce.
Que c’est rassurant et apaisant de savoir que cela vient de Dieu et nous a été donné ! J’aime beaucoup, chez nos frères réformés, ce qu’ils appellent et célèbrent un « culte d’action de grâce », à l’occasion du décès de l’un des leurs. Rendre grâce pour ce peu qui a été fait, au service des frères, au service de l’Église et dans l’obéissance à Dieu, car cela a été un don de Dieu.

Cette obéissance n’a rien de servile, car le regard de Dieu sur chacun de nous est un regard bon. Dieu veut que nous nous accomplissions. C’est ainsi que je lis Matthieu 5, 48 : « Soyez accomplis comme votre Père est accompli. » Le « téléioï » du grec a ce sens d’accomplissement. C’est ainsi que sur la croix l’évangéliste met dans la bouche de Jésus : « Tout est accompli. » Jésus, lui, fidèle jusqu’au bout à sa vocation, à la mission reçue de son Père. En lui, il n’y a eu que OUI, dira l’apôtre Paul. Chez nous, il y aura eu un peu de oui, et pas mal de refus. Mais ce peu de OUI aura été une grâce et aura été salvateur. Il aura donné sens à notre vie.
Qu’il est réconfortant et apaisant de se dire que dans nos vies il y aura eu une petite partie de oui, et que nous avons fait ce que nous devions faire. Faire ce que nous devons faire. Labourer le petit bout de champ qui est devant nous. Modestement. La paix. « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. »

Il reste que le texte est difficile à traduire, et que les traductions « flottent ». « Achreioi » :st Jérôme et beaucoup d’autres après lui traduisent par « inutiles ». Mais comme le dit le chanoine Osty, traducteur de Luc dans la BJ., le mot n’est pas adapté, à moins de considérer qu’il s’agit d’une exagération. « Bon à rien », un peu comme dans l’évangile de Matthieu, pour qualifier celui qui a enterré son talent, ne va pas mieux. Le mot est construit sur une négation, le « a » privatif. « Chréios » se dit de quelqu’un qui amène du plus, qui est « profitable, qui apporte du rapport ». Et en effet, ce serviteur de la parabole, c'est-à-dire chacun d’entre nous, n’apporte rien de plus, il ne crée pas de plus-value, il n’est pas de bon rapport. Nous n’avons simplement fait que ce que nous devions faire. Et cela même nous l’avons reçu de Dieu. Et c’est déjà une grâce inouïe d’avoir pu faire un peu de ce que nous devions faire et que Dieu avait requis de nous. Voilà qui nous tient dans la reconnaissance et dans la paix.


Xavier Charpe (4 octobre 2013)

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