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« Sauver nos vies »

Anne SOUPA

  sauver-nos-vies« Sauver nos vies » de Nathalie Sarthou-Lajus, Éditions Albin Michel, mars 2013, 178 p. Voilà un essai qui surgit du tréfonds de l’existence, un essai qui s’est écrit sur le front de la souffrance, là où un être se débat et voit s’affronter en lui la vie et la mort. Sa question : Vais-je m’en sortir? Existe-t-il un salut? Vais-je sauver ma peau, tout simplement? L’épreuve qui fonde cette narration est celle d’une séparation amoureuse, d’une "mort relationnelle" qui, brutalement, surgit et met l’auteur à bas. Mais, comme un caillou qui ricoche sur le glaçage impeccable de l’eau, l’altère, la trouble, la chahute, cette épreuve réveille d’autres blessures, d’autres alliances, une histoire qui, comme toutes nos histoires, comporte sa part de tragique et avec laquelle l’auteur, nolens malens, renoue. Nathalie Sarthou-Lajus, en philosophe, tricote alors sa propre expérience avec certains grands courants et certains grands noms qui jalonnent l’histoire de la culture. D’abord, elle décrit ce qu’est un désastre. Avec les psychiatres et philosophes qui ont analysé la notion moderne de "trauma", elle montre comment toute vie contemporaine peut brutalement basculer, sombrer dans le non sens, devenir incompréhensible. Qu’éclate près de nous une bombe et nous pouvons devenir en un instant un « damné », un mutilé incurable, un autre, perdu à nous-mêmes et sidérés devant la perte, inconsolable à jamais. Outre ces « damnés », existent les « parias », marqués au fer rouge, objets de la réprobation unanime de la société, tels que réfugiés des camps, demandeurs d’asile éconduits et reconduits aux frontières. Lorsque ces derniers préfèrent entrer en Europe sans aucun papier d’identité, n’est-ce pas le signe de cette perte consentie, pour entrer "ailleurs" et espérer revivre? Mais, une fois le constat posé, une fois les « ébranlés » identifiés, comment s’en sortir ? Nathalie Sarthou-Lajus démontre d’abord à quel point le salut individuel, le salut "sans toi" ne sert à rien. « On ne se sauve jamais que dans la référence à un lien premier et dans la passion de ce lien », dit-elle. Et c’est au nom de ce lien ancien que l’on peut accepter de tendre la main vers un autre, de nouer une relation nouvelle d’intimité avec quelqu’un. Même si cela coûte, même si on a le sentiment de perdre. Pas d’altérité sans altération, sans consentement à une perte, dit l’auteur. Mais ce consentement est une alliance. " Le salut ne relève pas d’un miracle, il advient entre les hommes, au cœur de la relation humaine." (p. 64). Nathalie Sarthou-Lajus montre bien ensuite comment celui qui sauve (dont le premier modèle est la mère qui, depuis le début, a sauvé son enfant) reste toujours un étranger, et que cette étrangeté est le miroir de cette autre étrangeté que chacun est pour lui-même. J’aime lire sous la plume de l’auteur que cette étrangeté est un foyer de création. Elle consacre le cœur de ce court essai à un tableau intéressant des " thérapeutiques de l’âme" : au stoïcisme, de nouveau en vogue, à la psychanalyse, à la spiritualité. Elle montre bien la spécificité religieuse : « je trouve la possibilité de mon accomplissement en dehors de moi-même, à partir d’une ouverture sur une dimension de l’existence qui me précède, me dépasse et m’interpelle. » (p. 88). Nathalie Sarthou- Lajus a alors de belles pages sur ce qu’elle appelle " la communauté des ébranlés", à l’image de ce qu’à vécu le philosophe tchèque Jan Patocka, porte-parole de la " Charte des 77". Il a mis en évidence cette solidarité de ceux qui acceptent de mettre leur vie en péril, solidarité plus forte que toutes les autres, car elle dépasse les antagonismes traditionnels entre les hommes. Mais c’est en évoquant Jésus, en déclinant les multiples facettes de cette figure paradoxale du sauveur, que l’auteur atteint le but de sa démonstration. Jésus offre le salut en prenant la condition du plus faible, en ne laissant personne de côté, tout en laissant à chacun la liberté de son chemin de salut. De plus, il rend chacun actif dans son propre salut : « Ta foi t’a sauvé », dit-il à ceux qu’il rencontre. Et c’est à partir de ce sommet, de ce salut offert que l’auteur, ensuite rouvre des chemins de vie. À partir du dénuement, de l’épreuve traversée, de la faiblesse assumée, mais aussi de la certitude que nos vies sont dignes d’être sauvées. L’attrait de ce bel essai, dense, parfois un peu allusif, vient qu’il ancre dans la modernité la question du salut. Qui a dit que la question du salut était démodée, qu’elle n’intéressait plus personne ?  Les nombreux exemples contemporains qu’évoquent Nathalie Sathou-Lajus montrent que c’est bien l’être humain des années 2000 qui est, à nouveaux frais, taraudé par cette urgence. Du coup, le message chrétien sur le salut n’en n’est que plus moderne, que plus actuel, que plus urgent à annoncer. Nathalie Sarthou-Lajus a su le sortir de son carcan dogmatique et conceptuel pour le rendre à ce qu’il ne devrait jamais cesser d’être : un regard qui se pose que quelqu’un et lui dit qu’il est digne d’être sauvé. « Le miracle est (…) qu’il y ait quelqu’un qui me regarde et s’adresse à moi comme personne d’autre » (p. 152). Le salut est une rencontre. La rencontre est le salut. Anne Soupa 

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