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Satan, le coupable idéal

Jacques NEIRYNCK
Satan
Domaine public


Lors de la clôture du grand sommet du Vatican consacré aux abus sexuels sur les mineurs, le pape François, tout en qualifiant ces faits de « crimes abominables qui doivent disparaître de la face de la terre », a utilisé la formule d'un clergé « devenant un instrument de Satan ». Victimes et observateurs ont vu dans cette invocation de Satan une manière de déresponsabiliser les auteurs de ces crimes.

Le Credo ne fait pas mention de Satan. En revanche le Catéchisme romain lui accorde une douzaine de mentions. Certains y voient la survivance de croyances très répandues au Moyen-Orient, sous l’influence du manichéisme iranien. Ce n’est donc pas un article de foi, mais une formulation de celle-ci, une personnalisation du Mal. Or, nous professons une foi en Dieu, pas en son opposé.

Lorsque le pape fait référence à Satan, cela ne signifie pas que ce soit une tentative de disculper les prêtres abuseurs et les évêques complices. Un argument aussi grossier n’est pas dans la manière du présent pape. Mais il faut se demander ce qu’une telle référence vient faire par rapport à la foi des chrétiens d’aujourd’hui.

Ou bien le Pape utilise une figure de style, une métaphore, une dramatisation du langage, tout en ne croyant pas en l’existence réelle d’un être appelé Satan. On ne peut que regretter alors une formulation aussi ambigüe, ouvrant la porte à une interprétation déplacée.

Ou bien il y croit et il propose alors à tous les chrétiens d’y croire. Des événements de toute nature se produiraient sous l’influence d’êtres invisibles et non par des causes naturelles. Cela s’appelle l’animisme.

La conception animiste de l’univers surgit la première dans l’histoire de l’humanité, tout comme dans le développement de l’enfant. Dans cette représentation, les phénomènes positifs ou négatifs, qui affectent notre bien-être, voire notre survie, procèdent d’une intention occulte, attribuée à une nuée d’esprits invisibles. Cette volonté divine ou diabolique peut être amadouée par la magie, moyennant des prières et des sacrifices ou l’intervention d’un exorciste. Dans l’histoire du sentiment religieux, elle fut suivie par le polythéisme, la monolâtrie et enfin le monothéisme qui devint la religion d’Israël, puis des chrétiens et des musulmans. Selon ce schéma la révélation d’une religion authentique procèderait d’une évolution séculaire par purification de la source magique, animiste et mythologique. Mais c’est négliger les régressions et les dérives.

Où en sommes-nous au début de troisième millénaire dans les sociétés dites évoluées ? Une magie de base est toujours présente dans les segments les moins instruits de la population : croyance dans l’horoscope ou la voyance, fascination pour les apparitions, adhésion à des sectes, méfiance à l’égard de la science et de la technique, engouement pour les médecines traditionnelles, superstitions diverses. On pourrait s’accommoder de cette régression que l’instruction éliminera à la longue, s’il n’y avait pas une autre dérive.

Au-delà de ces manifestations folkloriques, il reste en effet à interroger la relation du christianisme avec des résidus d’animisme. Si Satan est incontestablement l’inspirateur irrésistible d’une épidémie d’abus sexuel dans le clergé catholique, seules des démarches spirituelles sont pertinentes. Effectivement le pape a recommandé que les fidèles prient et jeûnent pour que ces prêtres renoncent à leurs pratiques. Est-ce vraiment le meilleur procédé ?

On peut être d’un autre avis. Si ces prêtres sont totalement responsables de leurs actes, d’autres démarches sont tout autant, voire davantage, acceptables et efficaces. Déceler les tendances pédophiles dès la formation au séminaire et exclure les déviants, inclure dans la formation des mises en garde, dénoncer les coupables pour que la justice civile les mette hors d’état de nuire, réduire à l’état laïc les fautifs.

Un pas plus loin, promouvoir une enquête sociologique qui permettrait de comprendre les causes de cette épidémie d’abus dans l’Église catholique, alors que les ֤Églises réformées et orthodoxes en semblent largement indemnes. Si cette différence provient du célibat obligatoire, le remettre en question. Telle serait une démarche réaliste et fonctionnelle pour sortir d’une crise qui n’aurait jamais dû se produire. Évoquer Satan, en laissant croire qu’il y faut croire, revient à refuser cette démarche et à mélanger le surnaturel dans ce qui n’est peut-être que trop naturel.
 

Jacques Neirynck

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