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Le sacerdoce dans l’Épitre aux Hébreux

Jean HOUSSET

La question du sacerdoce est au cœur de l’Épître aux Hébreux : les termes « sacrifice » « prêtre » et « grand prêtre », « médiateur » y sont omniprésents. Faut-il, pour autant, rendre cette épître responsable du retour plus que symbolique de l’Église à un régime sacerdotal copié sur celui de l’Ancien Testament, et ceci dès les années 200 ? Beaucoup l’ont fait, jusqu’à nos jours en faisant une lecture sacrificielle de l’épître. C’est une lecture très différente qui est proposée par d’éminents théologiens dans le cahier « Média Sèvres » n° 98 et qui est résumée ci-dessous.

 

1 – Le sacrifice du Christ est différent et unique.

Il est radicalement différent des sacrifices de l’Ancien Testament : ce n’est pas un échange don pour don entre les hommes et Dieu, mais l’oblation gratuite de toute une vie jusqu’à la mort. La croix du Christ n’est pas un sacrifice, mais un crime auquel Jésus s’est exposé par obéissance à Dieu et solidarité avec les hommes.

Ce « sacrifice » est unique et définitif : l’épître martèle à trois reprises le fameux « Une fois pour toutes » (He 7.27, 9.2 et 10.10). Il n’y a donc plus de sacrifice à offrir : le sacrifice du Christ n’a pas à être répété.

 

2 – Comme pour le sacrifice, le sacerdoce du Christ est à la fois différent et unique :

- sacerdoce différent, parce qu’il ne s’agit pas d’une fonction liturgique mais d’un destin personnel ;

- sacerdoce unique, parce que cet unique « grand prêtre » est unique médiateur ;

- il est unique médiateur, parce qu’il est seul à être à la fois dans une relation de foi totale avec son Père, et en relation de charité et de solidarité totale avec les hommes ses frères.

 

3 – Comme il n’y a pas d’autres prêtres que le Christ, il n’y a plus de prêtres ; comme il n’y a plus de sacrifice à offrir, il n’y a en a plus besoin.

La nouveauté de l’Épitre aux Hébreux, comme de tout le Nouveau Testament, est de ne jamais désigner ni penser les ministères chrétiens dans les catégories sacerdotales de l’Ancien Testament ou des autres religions.

La sacerdotalisation du presbytérat et de l’épiscopat est donc étrangère à l’Écriture néotestamentaire.

 

4 - Alors peut-on encore dire « Tous prêtres » ?

La 1re épître de Pierre parle du sacerdoce commun des fidèles et l’Apocalypse d’un peuple de prêtres comme annoncé dans l’Exode. Ces notions sont inconnues de l’Épître aux Hébreux. C’est une de ses énigmes. L’épître exclut formellement toute forme de médiation individuelle ou collective des chrétiens, mais elle n’interdit pas de reconnaître à la vie oblative à laquelle ils sont appelés le caractère sacerdotal qui marque la vie et la mort du Christ.

 

5 – L’Épître est muette sur l’eucharistie, même quand elle aborde des sujets très proches : c’est également une énigme de cette épître. En tout cas, il est impensable que les assemblées chrétiennes évoquées dans ce texte aient connu un rite eucharistique sacrificiel.

L’histoire de l’Église, avec notamment le concile de Trente, montre comment c’est le caractère sacrificiel donné à l’eucharistie qui a conduit à l’instauration d’un clergé nécessaire pour le célébrer.

 

6 – Conséquences en ecclésiologie : quelles médiations ecclésiales ?

Sont à exclure les médiations ayant le caractère d’intermédiaires sacrés obligés.

Il est contradictoire avec l’épître de sacerdotaliser un ministère – lié à la ‘sacrificialisation’ de la messe – opération qui « désarcerdotalise » le peuple de Dieu en déchargeant les croyants de leur dignité de baptisés et de leurs responsabilités ecclésiales.

 

Mais il existe une possible médiation grâce au registre symbolique

Voici comment :

 

* L’Église peuple sacerdotal au cœur de l’histoire des sociétés ?

En lui refusant le qualificatif de « sacerdotale », l’épître invite l’Église à ne pas se poser en intermédiaire obligé.

Par contre, si l’on comprend la médiation dans le registre symbolique, l’Église peut devenir ce signe proposé à la lecture des peuples dans le même mouvement où elle-même quête des signes de son Seigneur en tout visage d’humanité. Mais ce type de médiation ne s’impose pas : l’accès à Dieu ne passe pas nécessairement par elle.

 

* Un peuple faisant mémoire du « sacrifice » fondant le sien ?

La ritualité peut être pensée et vécue si elle révèle la mémoire de la relation qui fonde notre existence, la mémoire vivante du sacrifice existentiel du Christ. Il est nécessaire de nous nourrir symboliquement de celle-ci puisque nous devons garder le regard fixé sur l’initiateur de la foi (He 12.1)

 

*- Des « higoumènes » (dirigeants) signifiant l’unique « archègonte » ?

C’est le point délicat des « dirigeants ».

L’Épître aux Hébreux (He 13.17) ne nie pas la responsabilité de « certains » au service de ce qui est communiqué à tous. Tout en écartant l’institution d’intermédiaires du sacré chez les chrétiens, elle n’interdit peut-être pas de rechercher un autre type de rapport, un rapport de signification entre les dirigeants et le Christ.

 

C’est le point sur lequel plusieurs théologiens comme B. Sesboüé, G. Martelet1 ou A. Vanhoye2, font des réserves envers une critique excessive de la théologie classique : Ainsi, pour le cardinal Vanhoye, ces « dirigeants » ne sont ni des médiateurs qui se substitueraient au Christ et se considéreraient comme les maîtres absolus des chrétiens, ni de simples délégués de la communauté chrétienne, mais des « mandataires » du Christ prêtre, titre qui semble aller un peu au-delà des intentions de l’épître.

 

Que pouvons-nous penser de tout cela ?

 

Grâce à ce cahier Médiasèvres, nous savons maintenant que, loin d’être un texte qui pousse à la sacerdotalisation, l’Épitre aux Hébreux nous provoque à engager les révolutions nécessaires. La « désacerdotalisation » des ministères (épiscopat et presbytérat) permettrait :

- d’abolir la distinction clerc / laïcs ;

- de cesser de limiter les ministères à des mâles célibataires s’engageant pour la vie ;

- de rendre enfin possible la disparition de toute discrimination hommes/femmes dans l’exercice des responsabilités ecclésiales.

 

Nous pouvons remercier tous ces théologiens courageux qui nous ont encouragés dans cette démarche.

Jean Housset

8 février 2016

1 Dans le cahier Médiasèvres n° 98

2 Dans « Prêtres anciens, prêtre nouveau selon le Nouveau Testament » (Seuil, 1980)

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