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Repenser l’évangélisation

André FOSSION
évangélisateur
évangélisateur © bertomic @ Pixabay - Domaine public

 

Nul besoin d’être chrétien pour être sauvé. Les hommes, comme l’a affirmé Paul VI, pourront se sauver grâce à la miséricorde de Dieu même si l’Évangile ne leur est pas annoncé. Mais alors, pourquoi ce même Paul VI présente-t-il comme un impérieux devoir l’annonce de l’Évangile ? Pour partager la joie infiniment précieuse de reconnaître et d’éprouver le salut de Dieu, nous explique André Fossion dans un article publié dans le n 141 de la Nouvelle Revue Théologique (2019, pp. 583-596), dont nous livrons ici quelques extraits.

 

Le salut est en marche, indépendamment de l’annonce évangélique.

Dans la perspective chrétienne, le salut désigne la vie en abondance, l’engendrement à la vie que Dieu donne. Il concerne tous les êtres humains dans leur chair, individuellement et collectivement. Ce salut comprend tout ensemble la santé, le bien-être, la guérison, le pardon, la réconciliation, la traversée des épreuves, la délivrance du mal, les relevailles de la mort elle-même et finalement la vie éternelle dans le Royaume à venir. Le salut ainsi compris désigne le processus d’humanisation dans lequel nous sommes pris jusqu’à son aboutissement ultime.

Que les êtres humains puissent trouver accès à ce salut déborde, de toutes parts, les réalités ecclésiales. La foi trinitaire chrétienne, en effet, nous dit que l’humanité est créée par Dieu avec le salut pour horizon.

Le salut advient par la grâce de Dieu et par l’entrée dans l’esprit des béatitudes.

Il y a, dans la dynamique du salut, deux parts : la part de Dieu et la part de l’homme, qui réside en l’aptitude à entrer dans l’esprit des béatitudes, dans le désir de les pratiquer, voire dans le désir de ce désir. Une telle disposition au cœur de l’être humain suffit, avec la grâce de Dieu, pour que la dynamique du salut prenne corps dans la personne. De toute évidence, cette dynamique n’est pas réservée aux chrétiens.

L’annonce évangélique est un acte de charité pour davantage de joie.

Mais alors, si la pratique des béatitudes suffit pour être engendré à la vie de Dieu, si l’appartenance à l’Église n’est pas une condition obligée pour bénéficier du salut, pourquoi faudrait-il encore annoncer l’Évangile ? La réponse peut être tout simplement la suivante : par charité et pour davantage de joie. On n’annonce pas l’Évangile pour que le monde soit sauvé, mais parce qu’il est sauvé. Et cette annonce met en joie : Evangelii gaudium.

L’annonce évangélique, si elle n’est pas nécessaire pour le salut, est déterminante pour la vie, radicalement précieuse et salutaire pour ce qu’elle permet de reconnaître, de vivre, de célébrer et de désirer, dans la joie.

 

Les quatre temps de l’évangélisation.

  • reconnaître dans la société les figures du salut en marche et s’en laisser instruire.

« Il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez. » C’est que le salut est toujours déjà là où le témoin de l’Évangile arrive. Celui-ci n’apporte pas aux autres ce qu’ils n’ont pas ; il les invite à reconnaître ce qui est déjà secrètement donné au cœur de leur existence.

Se laisser évangéliser par les figures d’évangile répandues dans le monde suppose, bien entendu, une attitude fondamentale de bienveillance à son égard. On est loin, ici, de l’attitude qui commence par diaboliser le monde pour le remettre sur un chemin de conversion.

  • être un corps de charité dans la chair du monde.

Bien entendu, l’Église n’a pas le monopole de la charité. Comme tout un chacun, d’ailleurs, elle est précédée par la charité des innombrables bons Samaritains qu’elle a rencontrés sur sa route et dont elle se découvre redevable. S’agissant de service, en effet, on ne fait jamais que le « rendre ». Rendre service est la vocation de l’Église. En vertu de leur foi en Dieu et en l’homme, les chrétiens ont à contribuer, de toutes les manières, avec tous les hommes de bonne volonté, à la promotion des valeurs évangéliques dans la société et donc à lutter contre tout ce qui défigure l’homme.

Se mettre de la sorte au service d’une humanité plus humaine, c’est, pour l’Église, participer à l’émergence du Royaume déjà là, à l’engendrement à la vie que Dieu donne.

  • être un corps parlant de la charité, avec charité, pour en dire le mystère.

L’annonce, en effet, vient se greffer sur la pratique de la charité. Sans cette antécédence de l’amour qui l’anime, elle ne serait que du vent. « Si je n’ai pas la charité, dit Paul, je ne suis qu’une cymbale retentissante. » (1 Co 13,1). Ce que l’on voit, c’est l’amour ; ce que l’on entend, c’est l’annonce évangélique qui en révèle le mystère.

La charité qui anime l’annonce invite aussi à en diversifier les formes afin de rejoindre les personnes dans leurs situations respectives. On peut schématiquement distinguer six formes de l’annonce. La forme kérygmatique proclame la foi chrétienne de manière brève, intelligente, chaleureuse, tout à la fois. Dans la forme narrative et testimoniale, le témoin fait le récit de sa vie pour justifier ses raisons de croire. La forme expositive, comme dans un ouvrage de théologie ou un catéchisme, fournit à ses lecteurs les éléments réfléchis qui autorisent l’acte de foi. La forme dialogique (ou apologétique) s’efforce, dans le cadre d’un débat argumenté, de rendre compte de la foi. L’annonce peut prendre encore une forme liturgique ; la liturgie des chrétiens, en effet, tient souvent le rôle d’une première annonce pour ceux et celles qui sont éloignés de la foi. Enfin, il y a la forme culturelle de l’annonce. Elle fait valoir, dans le champ culturel lui-même, la mémoire du christianisme, les traces de son histoire, son patrimoine d’art, ses valeurs éthiques, son trésor de spiritualité, sa réflexion philosophique et théologique, permettant ainsi à chacun et chacune de rencontrer la foi chrétienne, d’y puiser librement, éventuellement de la faire sienne.

  • offrir à qui le souhaite un chemin d’initiation à la vie chrétienne.

L’évangélisation implique, en outre, que les communautés chrétiennes mettent en place un dispositif qui permette d’accompagner ceux et celles qui se laissent toucher par le message évangélique et veulent aller plus loin même si c’est encore à tâtons. « On ne naît pas chrétien, on le devient », disait Tertullien.
 

André Fossion s.j.

Avec l’aimable autorisation de la Nouvelle Revue Théologique, vous pouvez lire le texte dans son intégralité, avec le lien suivant :

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