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Réparons l’Eglise ! Sans reformulation du Credo ?

Alain & Aline WEIDERT
Musée Rodin - La Cathédrale
Lomita @ Creative Commons (CC SA 3.0)


Réponse à l’invitation de La Croix et du Pèlerin à poser d’ici le 7 juin 2019 un diagnostic sur la situation actuelle de l’Église, mais aussi à faire acte de proposition pour une plus grande fidélité à l’Évangile.

Crise sociétale et gilets jaunes. Abus sexuels en cascade dans l’Église. Notre-Dame en flammes, éventrée ! Trois événements qui défient la chronique et mettent au défi la foi chrétienne. Il est question de rebâtir, de reconstruire, de réparer, de sauvegarder, de restaurer, de relever, de se réveiller. À l’ancienne ? À l’identique ? 

Avant que tous ces événements ne surviennent une décision avait été prise par nos évêques par volonté de Rome : retourner à une traduction conforme au latin pour le « consubstantialem Patri » du Credo. Pour le réparer ? Mais vouloir replonger la foi dans le latin et la théologie de la « substance » n’est-ce pas envisager l’avenir à reculons, une vie mortifère ? N’est-ce pas une attitude symptomatique, révélatrice de la peur que suscitent l’incarnation et l’inculturation ? Notre foi refuserait ainsi de se laisser interpeller par ce qui survient en notre temps. Nous ne pouvons acquiescer au retour du « consubstantiel », nous louperions la page inédite de la Révélation qu’il nous revient de tourner et d’écrire. Fidélité à l’avenir d’abord !

Et c’est possible. Avec qui ? Avec Benoît XVI lui-même ! Aussi étrange que cela puisse paraître tellement son image est à juste titre conservatrice, voire rétrograde dans les domaines de la théologie morale et de la liturgie. Sa face cachée reste à découvrir ! Pour lui Père et Fils, Dieu et Homme ne peuvent être réduits à un assemblage de substances figées, éternelles. Leur rapport est une dynamique faite de relations, d’intelligence relationnelle, d’histoire commune. Ce que nous développons dans l’article ci-après. 

La « substance » divine seule, exclusive, n’est qu’une cathédrale vide, une Révélation sans souffle, une puissance glorieuse mais sans pulsation de vie. Elle ne dit rien du rapport Homme/Dieu, rapport vivant, énergie vitale, étreinte primordiale, qu’il ne faudrait pas oublier d’exprimer maintenant dans le Credo à l’aube d’un millénaire d’éclatement de la condition humaine et de la nature de l’Homme. C’est indispensable si nous voulons que la Révélation y soit audible, c’est incontournable si nous voulons édifier l’Église de façon neuve afin que sa parole donne sens et identité humaine. La Révélation est en marche, en route (en process) pour une croissance, un approfondissement de ses virtualités, en pensée et en réalisation. La cathédrale de l’alliance n’est pas une substance.

La clef de voûte de la foi chrétienne, c’est la Révélation du rapport Homme/Dieu, leur coexistence. Ce rapport est christique, il est fait de relations, d’échanges, de communication, de conversation, de dialogue, d’entretien, de réciprocité, de cause et de destinée communes. « Dieu et l’Homme s’inter-signifient. » (in Le Christ, A. Gesché). Rapport qui serait en grave péril si la nostalgie du passé scellait cette Révélation dans le latin en une « substance » éternelle, une vérité et un ordre immuables. Plus qu’une cathédrale à reconstruire, une Église à réparer, c’est une nouvelle approche de la Révélation du Christ qu’il est nécessaire de mûrir et de déployer en nos intelligences et en nos mains croyantes. Le Credo est à reformuler pour notre temps. Le temps est toujours venu de l’inaugural. « Voici, je fais toutes choses nouvelles. » (Ap 21, 5)

 

La relation, un nouveau palier de l’être – Dieu sans idée de substance ?

Le temps serait venu, paraît-il, de corriger le Credo de Nicée Constantinople pour y réintroduire, entre autres, la notion de substance, avec le retour de l’expression « consubstantiel au père » (La Croix du 18.01.18 et du 20.11.18). Comment un tel revirement pourrait-il redonner du goût au message d’une Église devenue inaudible puis décrédibilisée par toutes les agressions cléricales, les scandales ? Ce retour nous provoque à poursuivre un travail d’intelligence du discours chrétien. Nous ne pouvons réitérer la confession d’un Dieu enfermé dans une substance métaphysique immuable et absolue. Un livre de Benoît XVI peut nous y aider (La foi chrétienne hier et aujourd’hui). Permettre, dit-il, que « le concept de la pure substance (= ce qui subsiste en soi) éclate une fois de plus (wird durchbrochen, soit détruit) » et soit expressément révoqué. 

Benoît XVI rappelle que la foi chrétienne a opté pour le dieu des philosophes contre ceux des religions, tout en donnant au premier une signification toute nouvelle. En effet, « concept suprême et ultime, conçu comme l’Etre pur ou la Pensée pure, ce Dieu restait éternellement replié sur lui-même, sans relation avec l’homme. » C’était un Dieu dont « l’éternité et l’immutabilité excluaient tout rapport avec le changement et le devenir ». Benoît XVI indique alors la distinction à opérer : « Le Dieu des philosophes est essentiellement ordonné à lui-même, il est pure Pensée, se contemplant elle-même. Le Dieu de la foi, au contraire, est défini fondamentalement par la catégorie de la relation. » Benoît XVI écrit ensuite que « la perfection de l’être n’est plus dans l’indépendance de celui qui se suffit à lui-même et qui subsiste en lui-même. La réalisation suprême de l’être inclut au contraire l’élément relationnel ». C’est dans ce glissement de la notion de substance vers celle de relation et d’échange que se joue pour aujourd’hui le réalisme, la pertinence du Dieu de Jésus, l’exception chrétienne. 

Pour Benoît XVI, « l’expérience du Dieu qui dialogue, du Dieu qui n’est pas seulement logos, mais dia-logos, pas seulement Pensée et Sens, mais conversation et parole dans la relation entre interlocuteurs, cette expérience fait éclater l’ancienne division de la réalité en substance, être proprement dit, et accident, être secondaire et fortuit ». Pour lui « il devient clair à présent qu’à côté de la substance, le dialogue, la relation représentent une forme de l’être pareillement originelle ».

Déroulant sa pensée Benoît XVI exprime que l’être de Jésus en tant que Christ « est pure relation (non-substantialité) et, qu’en tant que pure relation il est pure unité ». Et d’ajouter : « Ce qui est ici fondamentalement affirmé du Christ devient également l’explication de l’existence chrétienne. » Benoît XVI déplace le curseur ! « L’essence de la vie chrétienne consiste à accueillir et à vivre l’existence comme être relationnel, à entrer ainsi dans cette unité qui est le principe et le fondement du réel. » En Jésus-Christ Dieu est entré en « co-existence » (Mitexistenz) avec l’Homme, dit Benoît XVI. Pour lui il n’y a pas à hésiter : « Notre théologie doit devenir une théologie de l’être en tant que relation et donc une théologie de la relation. » Benoît XVI nous conduit à articuler un palier inédit d’intelligibilité et de formulation du Credo. Il affirme que « c’est toute une révolution de l’image du monde : le règne solitaire (Alleinherrschaft, hégémonique) de la catégorie substance est brisé, on découvre la relation comme une forme originelle de l’être (des Wirklichen), de même rang que la substance ».

Est-ce pour une raison théologique indubitable que la substance, immuable en sa perfection, va de nouveau se trouver privilégiée dans le Credo alors qu’il ne va toujours pas y être question de relation, cette autre « forme de l’être » ? Non ! Ce qui opère ici c’est la peur de « l’imprévisibilité » qu’entraînent des relations libres, peur de « la manière dont Dieu apparaît dans l’histoire » par « le dialogue de l’amour avec son caractère imprévisible ». De fait, relation, amour et liberté destituent le dieu substance des philosophes. Dans Nommer Dieu (Jean-Louis Souletie) on peut lire : « Désigner Dieu par la catégorie de relation plutôt que par celle de la substance, conduit […] à désigner l’être comme amour […]. En Dieu la relation l’emporte […] sur la substance et « c’est le rapport libre de Dieu envers le monde et envers nous qui constitue seul la substantialité à l’intérieur du monde. Le sens de l’être n’est donc pas la substance qui subsiste par soi, mais l’amour qui se communique lui-même » (W. Kasper) ». Dieu sans substance ? Oui, jusqu’à émettre, comme Christopher Asprey, que « l’humanité est l’autre pôle de la relation dans laquelle Dieu existe. »


Alain Weidert, Chalvron-Vézelay, Pâques 2019

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