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Renoncer au paganisme

Jacques NEIRYNCK
Stonehenge
Stonehenge. Site mégalithique. © Domaine public


Selon une thèse préférée de Joseph Moingt, parmi beaucoup d’autres théologiens, les religions n’apparaissent que selon un processus évolutif. Le christianisme n’a pas surgi et ne s’est pas développé dans un désert spirituel. Bien au contraire, il représente une mutation du judaïsme, enrichi de l’apport intellectuel de la philosophie grecque et de l’influence de la Perse. À partir de Constantin et définitivement avec Théodose, il s’est greffé sur la religion polythéiste d’État romaine. De ce fait, il a baptisé un environnement païen en recueillant son héritage sur tous les plans : religion d’État, institution, bâtiments, clergé, dévotions populaires, sites sacrés, vision de l’univers.

Selon les idées animistes de l’Antiquité, les phénomènes naturels de toute nature, santé, fortune, victoires, tempêtes, famines, épidémies sont déclenchés pas des esprits, plus ou moins bienveillants. Ils ont une cause surnaturelle et donc un sens, prémonitoire d’un salut, ce qui est la cible de toute religion. On peut les influencer par des sacrifices, des rites, des prières. L’homme gouverne son destin par dieux interposés. Ce fut une conception tout à fait respectable compte tenu de l’état des connaissances à l’époque.

Or, ce n’est plus du tout notre conception. Les événements n’ont pas de cause, même physique, au sens fort du terme. Ils se succèdent selon des régularités, codifiées dans des lois imaginées par les chercheurs. S’il faut donner un sens religieux à la vie, il faut partir de cette conception et renoncer aux intuitions antérieures. Ce bouleversement radical a donné lieu à des affrontements comme ceux avec Galilée ou avec Darwin. Ils ne sont pas vraiment dépassés.

Car il demeure dans le christianisme des résidus de la pensée animiste. On prie les saints pour obtenir par leur intercession des grâces, spirituelles ou matérielles. Lourdes est considéré comme le lieu de miracles authentifiés. Le Seigneur est tout-puissant, ce qui entraine inévitablement la question : « Comment a-t-il pu permettre une abomination comme la Shoah ? », comme si tout ce qui se passait sur terre trouvait en lui sa cause ultime, comme s’il était le pouvoir organisateur et occulte de l’Histoire des hommes.

On en a eu une démonstration émouvante lors de l’incendie de Notre Dame. Des groupes spontanés de prière ont surgi parmi la foule, en partie dans l’espoir d’influencer le cours des événements. De même, des esprits visionnaires ont interprété la catastrophe comme un avertissement divin à la France déchristianisée. Dans la banale réalité des faits, l’incendie s’est déclenché par suite de négligences sur un chantier et son extinction a été retardée par les erreurs du système de sécurité.

Le christianisme est en mutation évidente. Peut-on considérer cette évolution comme une sortie définitive du paganisme, avec ses pompes et ses œuvres ?  

Pour une fraction des croyants, l’évolution récente signifie au contraire une crispation sur un passé senti comme rassurant, parce qu’il procède en partie de l’héritage païen bien adapté à la demande populaire. On ne peut stigmatiser cette attitude qui correspond à un besoin, porté par la vision du monde de cette population. Elle procure un sens adapté à l’entendement de celle-ci. Si cela a servi pendant vingt siècles, il n’est pas urgent de s’en débarrasser tant qu’elle peut servir à quelques-uns. La sortie du paganisme doit résulter d’un besoin et non d’une contrainte.

Car pour beaucoup d’autres croyants, ce que nous avons appris du monde implique une mutation religieuse :  une autre formulation de la foi, d’autres rites et une institution différente.

Il est impossible de prononcer le Credo rédigé au premier siècle sans buter sur des difficultés : ou bien les mots ont leur sens ordinaire et cela n’a pas de sens, ou bien ils expriment tout autre chose dans un énoncé dépassé et devenue incompréhensible. La descente de Jésus aux enfers est une évidence pour un esprit du premier siècle. Elle n’a aucun sens pour l’esprit de notre siècle. Le concept même de Credo est inséparable de celui d’une religion d’État et celui de Nicée en est un autre exemple.

On arrive à proposer que chaque chrétien, à un moment significatif de sa vie, confirmation, mariage, baptême d’un enfant, soit invité à rédiger son Credo. Ce serait une façon de l’impliquer dans la diversité librement assumée du christianisme et de lui faire prononcer des paroles qu’il comprend pour exprimer sa foi personnelle, authentique, vécue, imparfaite mais réelle.

Modifier les rites est encore plus nécessaire et audacieux. Les grandes célébrations à Saint Pierre de Rome témoignent d’un art raffiné de la pompe, destinée à impressionner. Est-ce bien un but conforme au génie du christianisme ? Ne faut-il pas privilégier des célébrations modestes et discrètes dans des assemblées restreintes réunie autour d’une liturgie sans cesse réinventée à l’usage local ? Que garder des sacrements actuels qui soit signe d’une adhésion et non un rite magique ?

La réforme de l’institution est la plus nécessaire. Le christianisme actuel est divisé en confessions qui entretiennent des rapports distants et méfiants. La volonté de ramener toutes les brebis dans le même bercail ne se fera jamais par la réunion de toutes ces confessions en une seule, qu’elle soit centralisée à Rome ou à Genève. Il faut et il suffit que toutes les confessions acceptent de se reconnaître mutuellement et qu’aucun pouvoir organisateur n’impose sa loi, ses dogmes, sa discipline. La démocratie est une des meilleures inventions de la société civile. Il faudrait la risquer dans un christianisme qui ne soit plus la prolongation intemporelle de l’Empire Romain.

En principe le christianisme s’est voulu dès le début un renoncement au paganisme. Cette crispation ne fut-elle pas le signe qu’il souhaitait nier une part de son héritage ? Ne faut-il pas au contraire continuer à assumer ces restes, plus ou moins selon les sensibilités ? Et laisser à chacun sa liberté d’enfant de Dieu, sans vouloir à toute force formater ce qu’il y a de plus intime, de plus précieux et de plus intransmissible dans chacun.


Jacques Neirynck

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