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Les religions, malades du pouvoir

Jacques NEIRYNCK
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Le Pape s'adressant à la World Conference of Religions for Peace © vatican-news


Le titre fait référence à la fable de La Fontaine. L’exercice du pouvoir s’apparente à une peste, lorsqu’il s’exerce dans des structures religieuses, qui non seulement n’en ont pas besoin, mais qui ont été érigées à distance du pouvoir politique et de tous les autres, comme un recours contre la puissance, comme la présence d’une dimension transcendante. Rien n’est pire qu’une religion d’État, sinon un État religieux. Ce sont deux contradictions dans les termes.

L’Église catholique est la plus gravement atteinte de toutes, parce qu’elle présente la singularité d’être aussi un État de plein droit, le Vatican. Pour exercer pleinement sa vocation religieuse, elle s’est obstinée à garder des pouvoirs régaliens. Or, ceux-ci ne se limitent pas à quelques hectares de l’Italie, mais ils s’étendent au monde entier. Dès lors cette Église, avec plusieurs millions de religieux et de religieuses, fonctionne comme toute multinationale, susceptible des déviations propres à ce genre d’entreprises humaines : centralisme, carriérisme, dogmatisme, conservatisme, corruption. Le contraire eût été étonnant.

Par médias interposés on a découvert tardivement un désastre spirituel : l’épidémie de pédophilie, les viols de religieuses sous couvert de direction spirituelle et les avortements conseillés, la réprobation publique de l’homosexualité par des adeptes secrets de celle-ci, l’abandon des enfants de prêtres, le dédain de la justice civile. Lorsque le nonce apostolique de Paris se livre à des harcèlements sexuels en pleine réception officielle à la Mairie, on dépasse l’odieux pour tomber dans le ridicule. Or, le personnage est toujours en place. Tout autre ambassadeur eût été aussitôt rappelé dans son pays.

Davantage que d’autres grandes entreprises, l’Église catholique souffre, jusqu’à la caricature, d’un pouvoir exercé sans limite, parce qu’il est non seulement absolu, mais bien plus, sacralisé comme étant d’origine divine. C’est bien une régression dans le paganisme antique, qui ne concevait le pouvoir politique que fondé sur le sacré.

À côté des abuseurs criminels continuent à œuvrer des millions de religieux et de laïcs qui s’efforcent, jour après jour, de remplir leurs missions pastorales dans la dignité, le désintéressement et la modestie. Eux n’exercent pas le pouvoir, mais ils sont déconsidérés par la carence ou la duplicité de ceux qui le détiennent.

Cette crise a suscité des propositions qui visent à corriger l’exercice d’un pouvoir absolu, réservé à un petit groupe d’hommes, majoritairement des célibataires âgés, à l’exclusion des femmes. Ces propositions ne portent pas sur le dogme ou sur la morale, mais uniquement sur l’organisation de cette Église romaine, en tant qu’institution humaine.

Que l’égalité parfaite soit réalisée entre hommes et femmes. Que les femmes accèdent aux ministères ordonnés, comme à toutes les fonctions de la société civile. Qu’elles participent pleinement aux décisions. Que l’obligation du célibat ecclésiastique soit abrogée, pour ouvrir la possibilité d'ordonner des hommes ou des femmes, marié(e)s ou non. Que tous les mandats soient attribués par une procédure démocratique. Qu’ils soient limités dans le temps et soumis à évaluation.

Ces réformes organisationnelles, qui attendront encore longtemps, voire à tout jamais, avant d’être réalisées dans l’Église catholique, le sont déjà dans les Églises réformées. Cependant, des désordres analogues dans les Églises réformées montrent que ces améliorations sont ou bien insuffisantes, ou bien mal appliquées. Dans l’exercice du pouvoir, même synodal, la structure nationale reproduit souvent en petit celui d’une Église multinationale. Les ministres du culte sont traités comme des employés qu’on licencie s’ils cessent d’être conformes au modèle imposé. Un directeur des ressources humaines se mue en autorité dogmatique et pastorale.

De même les patriarcats de l’Église orthodoxe s’abandonnent à des excommunications réciproques. Ou encore l’Islam, exemple de diversité et d’autonomie, est devenu violent lorsqu’un Califat a été rétabli. Ou enfin Israël, théocratie laïque, qui exerce une brutalité bien contraire au judaïsme.

La confession anglicane s’est divisée sur trois sujets : l’ordination de femmes ou d’hommes homosexuels et l’accession de femmes à l’épiscopat. On ne s’intéresse plus guère à la transsubstantiation, mais au partage du pouvoir.

C’est donc celui-ci, en tant que tel, qui est abusif dans toute religion parce qu’il aliène la transcendance en la détournant. Les confessions devraient se dispenser d’une administration centrale et d’une instance de régulation dogmatique. Il n’y a de place nulle part pour des fonctionnaires de Dieu, parce qu’ils en prennent la place..

Si des croyants se réunissent pour prier, pour célébrer, pour partager leurs intuitions, la norme idéale semble une communauté autonome, locale, spontanée, se recrutant par attirance mutuelle, élisant ses responsables, multipliant ceux-ci en fonction de leurs charismes. Aux uns la présidence des réunions, à d’autres la prédication ou les chants, à d’autres encore l’accueil et le soutien des indigents de toute sorte pauvres, malades, réfugiés.

On objectera que cette démocratie religieuse produira des déviations. Force est de constater que l’exercice du pouvoir en entraîne davantage. Une secte n’est responsable que d’elle-même, une confession endosse une responsabilité étendue.

Il appartient maintenant aux Églises de ne plus se prendre pour des entreprises de droit divin, mais au contraire pour des lieux de non pouvoir. Elles seront d’autant plus efficaces qu’elles seront moins organisées. C’est pour cela que fonctionnent si bien les sciences et les arts, car tout exercice du pouvoir y a toujours démontré sa nuisance.


Jacques Neirynck

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Commentaires
MARTIN

Très bonne analyse. Juste une remarque au passage : les accords du Latran en 1929 ont créé "l'Etat du Vatican" parce qu'à l'époque le droit international n'avait pas encore généralisé et théorisé le droit des organisations internationales, devenus après les Etats, les autres sujets de doit international d'après guerre. Le Saint-Siège est bien une organisation internationale (installé au "Vatican") qui a passé un "accord de siège" avec l'Italie (comme l'ONU à New York ou l'UNESCO à Paris...). L'Etat du Vatican est donc pour les internationalistes une (aimable) fiction juridique créée en 1929 par nécessité, avec les outils juridiques de l'époque. (Du reste, cet "Etat" - faut-il le souligner : délibérément très "muséal, dans tous ses aspects visibles et sa culture revendiquée - ne répond pas aux critères qui permettent en droit de le reconnaître comme tel). Cet héritage de l'histoire, respecté et largement surestimé, que la papauté s'efforce de maintenir, en multipliant notamment les nonciatures, est en réalité désormais fragilisé comme toute institution humaine qui ne s'enracine plus dans le présent. Toute votre démonstration démontre de fait l'épuisement de cette "fiction" juridique. La fiction est en effet un instrument (fréquent) du raisonnement juridique qui n'a d'autre but que de produire des effets de droit : mais le Vatican n'est justement plus aux normes actuelles et se marginalise dans son fonctionnement juridique.

jacques neirynck

Un grand merci pour ce commentaire éclairant.

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