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Religion et Humanisme avec Bertha Von Suttner

Jean-Pierre Gosset

Le titre de cette méditation aurait été celui du livre de Gao Xingjian La montagne de l'âme sans le catalyseur qu'a été Bertha Von Suttner. La « montagne de l'âme » porte l'idée que tout individu cherche puis gravit sa montagne. De même chaque génération tente de porter la suivante un peu plus haut. Ainsi l'espérance spirituelle de chacun et de tous a passé vaille que vaille depuis Adam.

Le sacré – Dieu et Pouvoir – aide l'humanité à supporter ses peurs et se sentir protégée. Toujours, le sacré (chef, sorcier, mystère, cultes...) a fondé des religions. Légendes, mythes, angéologie, astrologie, magie, monstres, gloire force honneur, pureté ... nourrissent l'ordre et les lois qui relient les membres d'un groupe. Ainsi Babel – Caïn et Abel, nous et les autres – unit, oppose sépare, classe... d'où les conflits d'autant plus violents et barbares que les savoirs, de plus en plus sophistiqués, mettent au service du sacré des ressorts d'autant plus puissants qu'ils demeurent cachés.

C'est avec cet état d'esprit qu'au détour d'une lecture[1] j'ai croisé la cosmopolite Bertha Von Suttner, née à Prague en 1843, morte à Vienne quelques semaines avant le début de la guerre de 14-45. Avec son mari né en 1850, mort en 1902, ils furent militants pacifistes. Lui s'opposa à l'antisémitisme en Autriche et Allemagne ; elle, qui jeune fut secrétaire d'Alfred Nobel, lutta en Autriche et Allemagne puis au niveau international pour le droit à la Paix. Prix Nobel de la Paix 1905, elle fut mondialement connue par son roman pacifiste Bas les armes[2] publié en 1889, dont le succès a été comparé à celui de La case de l'oncle Tom de 1852.

Sachant son combat vain, ce couple n'abandonna pas et eut ainsi des condisciples et disciples. En 1915 parait Au-dessus de la mêlée de Romain Rolland auquel fut attribué la même année le Nobel de littérature, malgré le rejet des intelligentsia françaises et allemandes unies contre le pacifisme, et grâce à l'acharnement de Stefan Zweig ; en 1929, À l'ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque ; en 1934 Érasme, grandeur et décadence d'une idée de Stefan Zweig ; en 1938, Les grands cimetières sous la Lune de Georges Bernanos suivi en 1942 de la Lettre aux Anglais... L'idée d'institutions transnationales de paix – SDN, ONU, mouvement international "Croix et Croissant" Rouge, Conseil de l'Europe, UE... – a trouvé là des sources vitales, même si la paix eut d'autres acteurs majeurs comme, au XXe siècle, Gandhi, Martin Luther King, Nasser, Mandela, Soljenitsyne...

Quel talent fera la généalogie du « sel de la terre » qu'est l'humanisme ? Par exemple, les Von Suttner ont trouvé du pacifisme chez Henri IV et Napoléon III ; on en lit des germes plus anciens chez Érasme, Jan Huss, Abélard, pour rester en Europe. Ces chrétiens ont été spirituellement maltraités par le sacré qui craint le désordre et les évolutions intellectuelles et qui est habile à recouvrir le sel d'oubli sans jamais parvenir à en tuer la saveur : le sacré sait sa vanité, mais pas au point de perdre la face ! Les humanistes européens du siècle dernier ont connu un sort similaire, tous spirituellement chrétiens donc mal aimés par les pouvoirs. Romain Rolland contraint à l'exil, taxé de communisme, mis à l'index par la bien-pensance, n'a pas eu à refuser la légion d'honneur ou l'académie. Le complexe tendre et charnel Bernanos que la bien-pensance a tenté de récupérer comme son ainé Péguy, exilé ! Stefan Zweig exilé, mort de chagrin au Brésil malgré le soutien de Bernanos. Cette chaîne humaine a participé à porter l'humanité vers le sommet, certains eurent l'Honneur de rejeter d'être « saint » : Bernanos refusa d'être ministre de de Gaulle, l'académie et la légion d'honneur, Érasme refusa le chapeau de cardinal, Jan Huss refusa comme Jeanne d'Arc et connut la même fin...

Le sacré n'est pas que ce fléau charnel et spirituel père des haines. L’assumer est utile et nécessaire, il y faut du courage, ne pas se croire indispensable et agir avec ce que Bernanos appelle l'Honneur : pour la paix et la fraternité entre humains de toutes nations et religions. Le drapeau humaniste est le sermon sur la montagne et dans la plaine et pas la croix ! La devise liberté, égalité, fraternité, laïcité est autant fille de l'Évangile que des Lumières ! Sans cette sagesse de l'humanité, le sacré retombe dans l'hommerie !

Pour ce siècle, la concentration croissante du capital[3] est le danger majeur, avant les cataclysmes écologiques annoncés. Répondre aux défis écologiques nécessitera une volonté mondiale à laquelle s'opposent la concentration des richesses, la montée d'idéologies de replis (tradition, nationalisme, régionalisme, murs de la honte, rejet des autres...) assortie de la multiplication des démocratures[4]. Sans mondialisation sous le drapeau humaniste la destruction des acquis patients et fragiles obtenus depuis 1945 va s'accélérer. N'oublions pas que faute de paix des braves en 1918, la seconde mi-temps terrible et annoncée a eu lieu et que les hommes du sacré de l'époque ont feint de ne pas voir venir. Nous sommes comptables, petitement, du devenir de la mondialisation.

 

Jean-Pierre Gosset

 

[1] Correspondance 1910-1929 Stefan Zweig, Romain Rolland (Albin-Michel, 2014 et 2015).

[2] Bas les armes, ebook gratuit.

[4] Mot inventé par Eduardo Galeano (1940-2015)

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