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Une relecture de la Genèse

Jacques NEIRYNCK
Big-Bang
Big-Bang © geralt @ Pixabay - Domaine public


Si l’on se réfère aux premiers chapitres de la Genèse, l’homme, puis la femme, sont créés, en dehors du règne animal, par une action, compréhensible voici trente siècles, où le Créateur effectue avec de la boue l’œuvre d’un potier, à laquelle il insuffle son propre esprit. Le récit est semblable à ceux des mythologies égyptienne et mésopotamienne. Il n’a aucune signification historique, mais il sert encore de métaphore à l’homme chrétien, amalgame de terre et d’esprit. Cette image exprime pourquoi l’homme a été créé : elle ne prétend pas préciser le comment.

Le comment est de plus en plus révélé par les découvertes de la paléontologie. Les spécialistes estiment que la séparation de l’homme et de l’animal s’est échelonnée entre 19 et 7 millions d’années. À l’origine, nous avons eu un aïeul commun avec les orang-outangs, les gorilles, les chimpanzés, les bonobos. Ces lignées animales se détachèrent successivement du tronc commun, jusqu’à l’apparition de notre aïeul initial, dit Toumaï, voici 7 millions d’années, le prédécesseur de la lignée des australopithèques, qui elle-même engendra, cinq millénaires plus tard vers -2,8 millions d’années, Homo habilis, notre ascendant direct. Cette émergence fut donc naturelle, lente et continue par contraste avec le récit selon la Genèse, qui est à la fois magique, instantané et unique. De même, elle établit un lien étroit avec les primates en particulier et tous les animaux en général : ceci enseigne une première leçon selon laquelle les animaux ne sont pas des choses.

En parallèle avec l’animal Toumaï qui a réussi à engendrer, après plusieurs milliers de millénaires, le premier homme, il y eut aussi d’innombrables cousins disparus. Diverses espèces d’hominiens, égarées dans des impasses de l’évolution, sont totalement disparues, parce qu’elles furent incapables de s’adapter à un environnement changeant, parce qu’elles ne survécurent pas lors des bouleversements du climat, parce qu’en un mot elles ne sont pas arrivées à devenir de plus en plus humaines. Selon la règle implacable de l’évolution, parmi diverses espèces apparentées, certaines disparaissent pour faire place à la mieux adaptée. Il est vain de vouloir rechercher dans ce foisonnement d’espèces un couple dont descendraient tous les hommes actuels, sinon en remontant très haut, vers des humains très primitifs, incapables du discernement moral qui justifierait l’interprétation traditionnelle du péché originel.

Nous, les Européens, Homo Sapiens métissés de Neandertal, sommes les bénéficiaires de plusieurs extinctions massives, parce que nous avons résisté à des modifications rapides du milieu, qui ont éliminé nos concurrents. Nous aurions pu ne pas apparaître. Nous sommes le fruit d’un enchaînement de défis, que nous avons tous surmontés. C’est l’explication de notre espèce, sa définition, sa méthode de sélection à la fois biologique, technique et culturelle.

On conçoit que cette émergence fut sans cesse menacée et qu’elle dépendit de nombreux aléas. Le plus spectaculaire fut l’extinction massive à la fin du Secondaire, voici 66 millions d’années. Depuis 170 millions d’années les dinosaures de toutes espèces régnaient sur la Terre en ne laissant que peu de place aux mammifères de petites tailles réfugiés dans des terriers. Une météorite d’une dizaine de kilomètres percuta la Terre au Yucatan. S’en suivit une perturbation du climat, résultat des débris rejetés dans l’atmosphère qui fut obscurcie au point que les végétaux, nourriture des dinosaures herbivores, disparurent entrainant leur mort suivie par celle de leurs prédateurs privés de proie. Sur cette Terre désormais libre les mammifères prospérèrent et donnèrent par évolution toutes les espèces que nous connaissons, en terminant par nous-mêmes.

La chute de cette météorite fut donc l’acte préalable de notre occasion d’émerger. Elle résulte de la rencontre parfaitement déterministe de deux objets célestes, sans qu’on puisse y voir quelque intention que ce soit, mais l’application aveugle des lois de la gravitation. Il n’y a aucun hasard au sens propre du terme. C’était inscrit dès le départ de l’accrétion du disque solaire qui donna naissance aux planètes.

Le moteur de l’évolution de notre espèce fut l’interaction entre le corps, l’outil et la culture. Les trois éléments furent gouvernés par la survie des groupes les plus adaptés. On est ainsi passé d’un primate arboricole, à l’abri des prédateurs, à un homme taillé pour la course parce qu’il est devenu chasseur et s’est doté d’armes. Le langage, la maîtrise du feu, la création de l’art rupestre, la sépulture rituelle furent les inventions d’un cerveau beaucoup plus volumineux.

Tel est notre destin comme le révèlent les recherches de la paléontologie. Il ne contredit pas celui mis en image par la Genèse, mais il l’enrichit, le précise et le rend crédible aujourd’hui. Si la foi exige une représentation du Créateur, celle que fournit la science n’est pas moins inspirante que celle de la Bible. Même si elle ne met pas en scène un Créateur anthropomorphe, elle affirme l’existence d’un principe d’émergence qui crée la conscience humaine, à partir de la matière la plus brute aux origines du monde la Terre.

Cette conception dans la lignée de Teilhard de Chardin ne suscite pas le doute mais porte la foi sur un terrain plus solide que la légende du Moyen-Orient. Un croyant mieux informé en retient une vision indubitable de ce que la création signifie : tous les hommes appartiennent à la même espèce ; celle-ci évolue lentement et continuera d’évoluer vers un destin inimaginable ; il faut guetter les signes de cet avenir et ne pas s’y opposer ; malgré les souffrances, les adversités et la mort, une force invisible soulève toute la création. Telle est l’œuvre du Seigneur. Elle se révèle dans toute sa merveille et mérite qu’elle soit dévoilée dans la catéchèse et dans la pastorale pour ce qu’elle est en vérité.


Jacques Neirynck

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Cecile Jeanne

Et maintenant une page de poésie, car...

Qui d'autre que Toi pour susciter l'intelligence et mettre l'esprit de l'homme en marche ? N'est-ce pas en cherchant à T'atteindre que l'homme s'est redressé, élevé, a grandi ?

S'il a pu un jour se mettre à penser, c'est qu'il a commencé à Te penser : toutes perceptions en alerte, il a cessé un instant de guetter la proie pour entendre la vibration du coeur profond de la vie. Il était lancé et ce mouvement du dehors vers le dedans, du dedans vers le dehors, comme un balancier formidable, a depuis alimenté sa quête de savoir, son désir d'intelligence, son besoin de comprendre.

Par cette première intuition fugace d'un battement hors de son propre coeur, d'un bruissement à peine audible dont il a voulu saisir le sens, l'homme s'est éveillé à l'intelligence. Il s'est levé non plus seulement pour se nourrir et s'engendrer mais pour chercher la voix insaisissable de son origine. Il n'a plus arrêté depuis, même gavé par l'abondance, enivré de beauté ou de jouissance, blasé par les voyages et les rencontres, il est resté tendu comme une flèche lancée depuis l'aurore de son intelligence et qui poursuit sa trajectoire jusqu'au jour de la réponse espérée, parfois si violemment et maladroitement désirée.

Aujourd'hui encore, notre corps s'arque pour lancer la flèche de l'esprit vers la nuit dont Tu nous as sortis. Ce sont des flèches autour desquelles sont enroulées les litanies de nos questions et de nos prières, de nos chants, qui t'appellent, te traquent, se découragent et recommencent, spirale vertigineuse et magnifique, funambule espérance.

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