Vous êtes ici

« Recevoir l’Eucharistie » ou « faire Eucharistie » ?

Alain & Aline WEIDERT
Eucharistie
Eucharistie © Alain & Aline WEIDERT


À l’approche du Jeudi Saint, alors que les églises seront vides, Aline et Alain Weidert nous proposent de revisiter l’Eucharistie.


Être, faire ou avoir ?

Est-ce parce que je suis boulanger que je fais du pain ou est-ce parce que je fais du pain que je suis boulanger ? Celui qui ne fait pas ce qu’il dit « être » n’est pas celui qu’il prétend « être ». À propos de l’Eucharistie il est dit : « Devenez ce que vous recevez ! » Lors de la communion nous deviendrions (être) ce que nous recevons, le don eucharistique distribué et consommé, le Christ ? Mais peut-on « être » Christ uniquement par un avoir que l’on reçoit, même si on l’assimile ? N’est-on pas aussi Christ (être) par ce que l’on fait (faire), tout comme le boulanger ?

Renverser les perspectives

Notre génération ne doit-elle pas apprendre à passer du « Devenez ce que vous recevez » (avoir) au « Devenez ce que vous faites » (faire) ? Apprendre à passer de l’avoir au faire, d’une réception passive d’un don, qui vient d’ailleurs, à une démarche active, qui émerge du fond de notre être baptismal, pascal ? À savoir apprendre à devenir ce que l’on est (être) en disant à notre tour, joignant l’acte à la parole (faire) : « Ce pain, c’est moi, prenez et mangez ! » Devenir Christ non pas d’abord en communiant au corps du Christ, distribué et reçu, mais en adoptant à titre personnel ce que Jésus lui-même a dit et fait, en nous demandant d’en faire autant. Ne manque-t-il pas à notre génération d’apprendre à communier d’abord dans l’acte du « faites ceci » avant que d’en être les bénéficiaires dans le recevoir, dans l’avoir partagé ? Nous l’avions oublié ? Plus vraisemblablement, nous ne l’avions encore jamais envisagé ainsi.

D’abord un devoir

Est-ce celui qui dit avoir besoin de recevoir la communion, avoir faim de « l’Eucharistie », qui est vraiment christien ? N’est-ce pas plutôt celui qui fait Eucharistie et consacre son existence à cette réalité ? L’Eucharistie n’est pas une substance à consommer, l’hostie, même consacrée, encore moins une récompense pour enfants sages. L’Eucharistie est un acte, une action liturgique. « Faites ceci…, vous aussi », n’attendez pas que d’autres fassent descendre ce pain, pour vous, du haut du ciel. Pour les baptisés « recevoir l’Eucharistie » a pu être considéré comme un droit mais « faire Eucharistie », l’offrir en s’offrant soi-même, en se consacrant à ses voisins de table eucharistique (prenez et mangez, c’est moi), c’est pour les christiens un devoir, la première des tâches (munera). « La bienfaisance et l'entraide communautaire, ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu » (He13, 16). Mais c’est sans recherche de performance sacrificielle, sans se prendre pour Jésus, sans se payer de mots aussi, humblement et de façon effective au quotidien.

La succession christique

Les Eucharisties ne peuvent pas être un bis repetita de la Cène et les baptisés n’être que des convives invités. « Faire Eucharistie » c’est « faire » la même chose que Jésus, à notre tour, en première personne, dans son nom, afin de ne « faire » qu’un seul pain avec le sien. Tous sont héritiers du Christ (1) et c’est par, avec, et dans les paroles et les gestes que Jésus nous a dit de reprendre chacun à notre propre compte (les 12 symbolisant le peuple de Dieu), que se réalise l’authentique, vivante et active présence du Christ. Celui-ci s’y donne présent à chacun par le pain des autres.

Il n’y a ici ni revendication ni usurpation d’aucune sorte. Une telle pratique eucharistique n’ouvre même pas la question des messes sans prêtre. Il ne s’agit pas de « dupliquer » (réitérer !) stricto sensu le Jésus de la Cène. Cette pratique ouvre la porte à des Eucharisties d’une réelle présence rendue tangible dans la fraction du pain, de tous à tous. « Faire Eucharistie » de la sorte entre christiens, en joignant les gestes à la parole, personne ne peut en revendiquer la propriété, ni empêcher des baptisés, réunis à deux ou trois, de vivre un tel partage réel de leurs existences. « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux », surtout pour « faire Eucharistie ».

« Et tandis qu’ils mangeaient… »

Nous sommes aujourd’hui à deux pas de vivre un changement de paysage christologique. Pour y parvenir nous devrons revisiter les textes, les gestes et le déroulement des Eucharisties afin qu’une pratique domestique ouverte soit promue comme réalisation ordinaire effective, explicite d’un « faire Eucharistie ». « Et tandis qu’ils mangeaient, il prit du pain… » (Mc 14). Eucharisties tout autant légitimes que celles grand public, tout venant, célébrées avec assistance (!) dans les églises, mais vécues différemment d’elles et particulièrement complémentaires. Il est urgent d’y arriver alors que les églises sont de plus en plus désertes, voire portes closes, bien avant les fermetures du covid-19.

« Recevoir l’Eucharistie » d’en haut, sans se consacrer soi-même aux autres comme pain et vin, ne permettrait pas que soit accompli, au cœur de l’humanité, l’admirable échange dont l’Eucharistie est le sacrement. Pas un « je te reçois » sans un « je me donne à toi », pas un « donner » sans un « recevoir ». Double « oui » pour une alliance christique vive. À l’avenir c’est par ce « faire Eucharistie » réinitialisé, pratiqué à la base de la vie humaine, à la table quotidienne de la création, que l’identité christique de toute femme, de tout homme, sera révélée, manifestation d’une commune destinée divine.
 

Alain & Aline Weidert, confinés et exilés à Noisy-le-Grand

  1. Héritier est la traduction du grec kleros qui se résuma curieusement au mot clergé !
  2. Les deux sculptures en tête d’article, le partage du pain et du vin, se trouvent à Vézelay sur le grand tympan du XIIe s. 
Rubrique du site: 
Les actualités
Julien WEINZAEPFLEN

Quand je suis tombé sur cet article, je me suis dit: "Ça y est. Encore une revendication de la CCBF." Il y a de ça, bien qu'il soit explicitement dit que ce n'est pas ça. Et force est de reconnaître que l'explicite n'est pas ici de l'implicite trop refoulé. C'est nouveau (au moins pour moi), perturbant parce que nouveau et intéressant parce que perturbant.

Le déplacement opéré va du "deviens ce que tu reçois" vers un "deviens ce que tu fais", en faisant l'impasse sur le trop fameux "deviens ce que tu es" qui n'est qu'une manière de développement personnel sans le risque du "va vers toi".

Car "nos actes nous suivent" et sont la conséquence de notre foi. Le "faire" dans le "donner-recevoir" évite le quiétisme émollient de l'oblation timide et passive, qui ne se prouve qu'en se donnant, dans un "faire don" effectif.

- Ce qui me parle (sans contredit):

"Se consacrer à ses voisins de table eucharistique", "la bienfaisance et l'entraide communautaire, ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu »". Et des premiers devoirs, pas toujours accomplis.

-Ce qui me laisse dubitatif pour exprimer ma légère indisposition face à la nouveauté: est-on du pain parce qu'on fait du pain? Fait-on eucharistie ou est-on eucharistique? Mais puisque le sacrement suppose une matière et donc est matériel, pourquoi ne la serions-nous pas, au-delà des oppositions infécondes entre le sacrement descendant de la transcendance ou remontant de notre immanence toujours en péril égotique?

-Et puis si ça peut nous faire échapper au "droit à communier", qui n'est souvent qu'une ambition drégaire. "Je revendique le droit de suivre le troupeau.
- On ne communie pas par temps de confinement.
-Au fond, l'eucharistie me manque-t-elle?", évite-t-on de se demander en se rangeant sous la bannière commode de la communion spirituelle, qui est parfois une communion par omission.

"La vie, c'est la messe et la messe, c'est la vie", disait Jacques Lebreton. Rien de plus vrai, et qui a suscité chez moi une émotion spirituelle que je n'ai jamais oubliée.

Marguerite Cham...

Je suis d'accord avec ces réflexions sur l'eucharistie, qui, en plus correspondent à ce qu'on peut savoir dde ce qui a été vécu par les premiers chrétiens.
Un autre très bon article :
http://www.garriguesetsentiers.org/2020/04/le-verrou-de-l-eucharistie.html
Autre sujet qui va tout à fait dans le même sens : le confinement fait réfléchir au sujet d e la "présence réelle" .. On sort d'une théologie du mystère miraculeux réservé à certains et sacralisé , pour entrer dans une manière essentielle de vivre les choses au niveau de notre vie profonde et de notre vie communautaire au sens le plus large.

Ajouter un commentaire