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Les racines d’un scandale à répétition

Jacques NEIRYNCK
Estonia - Run from pedophiles
© CC0 Creative Commons (CC BY 2.0)


Élu en mars 2013, Jorge Mario Bergoglio suscita un immense espoir, qui peine à se concrétiser sur les sujets les plus sensibles : place de la femme, statut des homosexuels, célibat ecclésiastique, accueil des divorcés, contraception, avortement, tous sujets tournant autour de la sexualité, comme si cette morale particulière était le principal objectif de l’Église catholique.

Il est parfois possible de deviner le souhait du pape en guettant de petites phrases ou des notes de bas de page dans des documents. Mais aucune réforme d’envergure n’a été menée à bien. On a l’impression d’un homme seul face à une machine administrative, la Curie. Il en a cependant stigmatisé publiquement les maladies spirituelles dès décembre 2014, sans la réformer mais en s’y faisant des ennemis.

L’année 2018 n’est pas terminée que le scandale de la pédophilie refait surface : plus de 300 prêtres prédateurs en Pennsylvanie, 1670 en Allemagne... Des cardinaux sont impliqués et jusqu’au pape François accusé lui-même (sans doute par vengeance) de dissimulation. Un prêtre du diocèse de Lyon demande la démission de son évêque. Quelques efforts que le pape ait déployés, comme ses prédécesseurs, le problème demeure et s’aggrave. En s’excusant, en indemnisant les victimes, en ne s’efforçant que d’en atténuer les effets, on ne se penche pas sur les causes. Par cette répétition de scandales dans de multiples pays, l’Église catholique romaine perd la face. La foi des baptisés est mise à l’épreuve. La réputation de tous les prêtres est abîmée.

Certes la pédophilie existe en dehors des rangs du clergé catholique : dans les familles, dans les écoles, dans les clubs sportifs. Mais pas sous cette forme d’épidémie. Cela devrait susciter une réflexion visant à comparer ce qui est comparable. Aussi bien en Allemagne qu’aux États-Unis, les autres Églises n’en sont pas affectées de façon aussi massive et spectaculaire. Pourquoi ?

Seule l’Église catholique latine exige le célibat ecclésiastique. Serait-ce une cause possible de la dérive pédophile ? Cette question n’est jamais posée et il est même incorrect de le faire. Or, elle n’en émerge pas moins dans les esprits. De deux choses l’une.

Ou bien le clergé catholique se recrute trop souvent parmi des séminaristes, déjà affectés de cette tendance, qui convoitent à la fois la proximité des enfants et la relative immunité de la fonction, ce qui ferait des séminaires des foyers de perversion. Si l’on élimine cette hypothèse difficilement soutenable – ne serait-ce que par l’aveuglément supposé des directeurs spirituels –, il ne reste que l’autre terme de l’alternative.

Ou bien privés d’affection féminine, des prêtres, dotés d’une sexualité normale, transposeraient leur affectivité sur des enfants, en passant de sentiments attendris à des actes condamnables. Ce phénomène serait tellement spontané, inconscient et impulsif qu’il se produirait alors sur une échelle disproportionnée par rapport aux autres milieux.

Mis à part le cardinal-archevêque de Vienne, Christoph Schönborn, et le théologien Hans Küng, cette hypothèse fut rarement envisagée, parce qu’elle est tout autant insupportable. Les prédateurs seraient alors eux-mêmes victimes d’un vœu qu’ils n’ont pas souhaité, qu’ils ne parviennent pas à respecter et qu’ils contournent en désespoir de cause par une perversion.

Les documents pontificaux n’évoquent pas cet aspect du problème, probablement parce qu’il n’a jamais été raisonné. Il faut donc aller à la source de cette obstination. Au XIsiècle, l’objectif immédiat du Concile de Rome rendant le célibat obligatoire était peut-être d’empêcher que, par succession, les enfants d’un prêtre acquièrent des biens d’Église. Mais depuis une autre interprétation s’est faite jour. Le prêtre est devenu l’image du Christ, il en occupe la place lors de la Consécration, il en adopte inconsciemment le statut.

« Le dévouement qui conforme le prêtre au Christ et l’offrande exclusive de lui-même pour le Règne de Dieu trouvent une expression particulière. Le fait que le Christ lui-même, prêtre pour l’éternité, ait vécu sa mission jusqu’au Sacrifice de la croix dans l’état de virginité constitue le point de référence sûr pour recueillir le sens de la tradition de l’Église latine sur cette question. Il n’est donc pas suffisant de comprendre le célibat sacerdotal en termes purement fonctionnels. En réalité, il est une conformation particulière au style de vie du Christ lui-même », écrit Benoît XVI dans l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis. Puisque les Évangiles ne peuvent être considérés comme des témoignages historiques, l’argument classique d’un Jésus de Nazareth célibataire, émis ici comme une évidence, reste incertain.

Il faut rappeler que cette règle de l’Église latine n’est pas d’application dans les autres Églises chrétiennes, même rattachées à Rome. Ni les orthodoxes, ni les réformés, ni les anglicans ne s’y conforment. Le judaïsme et l’islam réprouvent carrément le célibat. L’Église catholique latine serait-elle la seule authentique, la meilleure, la seule dans la vérité grâce à cette règle particulière ?

L’objet du débat est donc bien plus profond qu’une simple règle de discipline. C’est un choix théologique, qu’il faudra investiguer, qui le sera peut-être trop tard mais qui pourrait dénouer le problème. Une Église catholique latine, munie de prêtres mariés et de femmes ordonnées, aurait fait le nécessaire pour abolir une règle dangereuse : au nom d’une vertu intransigeante et irréaliste, placer des personnes en danger de tentation, jusqu’à leur faire adopter une sexualité perverse plutôt que de lui concéder son expression naturelle.
 

Jacques Neirynck

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bruno vuillaume
bruno vuillaume

bien d'accord !
voilà qq lignes que j'ai écrites récemment :

Depuis la mi-août, je me suis replongé dans la lecture de quelques décrets du Vatican II sur les prêtres , les évêques , les laïcs …et aussi je lis avec grand intérêt la 2° partie du livre L’Avenir en face (2002) de Henri DENIS (expert au Concile, diocèse de Lyon, dcd en 2015) : « Essai sur l’évolution du ministère presbytéral dans l’Eglise » . Une perspective historique et aussi exégétique et théologique du ministère presbytéral. Une étude (brève, mais quand même 130 pages) revigorante et qui pointe les évidentes réformes tant attendues et maintenant urgentes du ministère du prêtre-presbytre dans l’Eglise romaine. J’espère que les séminaristes étudient ces pages (ou d’autres similaires) qui donnent un bon recul par rapport à la pratique actuelle et à ses blocages.

Le diagnostic de ce grave disfonctionnement est en partie bien établi sous le titre un peu flou de « cléricalisme » ! Selon moi, il y 3 niveaux pour supprimer le « système clérical » catholique romain qui s’est infiltré dans la pratique du ministère presbytéral : le niveau de la gouvernance des paroisses et diocèses (autorité/pouvoir) ; le niveau du mode de vie et du célibat des prêtres (niveau social et relationnel) ; mais aussi le niveau théologique et ecclésiologique.

1/ Niveau de la gouvernance ;
Les pistes éditées par le journal La Croix du 30 aout 2018 y font bonne place ; notamment la présence et le rôle des femmes. Quid ? Des lieux de débats. Et aussi des lieux d’écoute fraternelle, et de formation à la gouvernance (du genre ‘‘Talenthéo’’ , que j’ai expérimenté ).

2/ Niveau du mode de vie et du célibat :
Permettre enfin que des hommes mariés soient ordonnés prêtres. Et que les autres qui choisissent librement le célibat, souvent dans le début de leur vocation, soit encouragés à vivre en fraternités assez étroites non seulement avec d’autres prêtres célibataires, mais aussi des fidèles, des couples . Je sais que des essais dans ce sens ont été faits sans grand succès durables en ce qui concerne les diocésains…
A propos de l’engagement au « célibat pour le Royaume de Dieu» ou « célibat évangélique » (j’évite le terme « célibataire consacré-e », très employé dans les communautés nouvelles et autres congrégations religieuses, car c’est la consécration du baptême qui doit être mise en valeur), pourquoi pas proposer aussi au prêtres diocésains un engagement progressif vers l’engagement définitif, comme cela se fait chez les religieux . Par ex. 3 années renouvelables plusieurs fois …donc avec désengagement possible sans difficulté avant l’engagement définitif. (J’ai remarqué que après 10 ou 15 ans de presbytérat, un certain nombre quittent) N’est-ce pas là être une Eglise humaine et prendre en compte l’évolution de la durée de vie des ministres ? Dé-lier l’un de l’autre, complètement ou selon certains critères, le vœu du célibat évangélique du ministère presbytéral. Je pense à cette parole de Jésus : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel , et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel »(Mt 18,18)

Aujourd’hui le travail pastoral des paroisses et trop concentré sur le prêtre ! Rendant quasi impossible des années sabbatiques tous les 10 ou 15 ans qui soit de vraie ‘’restauration’’ . Les fidèles catholiques ne sont pas vraiment préparés à prendre en charge leur vie chrétienne paroissiale pendant un an, comme ça se fait dans les paroisses de l’Eglise protestante unie en France . Cela renvoi au niveau 1/.

3/ Au niveau de la théologie et de l’ecclésiologie.
Les niveaux 1/ et 2/ ne suffisent pas ! Car l’identité des prêtres et leur personnalité est basée sur une théologie qui demande, selon moi, des précisions sinon des corrections. Je viens de relire le « Décret sur la ministère et la vie des prêtres » (PO ; Vatican II) ; je suis frappé par la récurrence (surtout §2 , §6 , §12) des expressions comme ‘’pouvoir sacré d’offrir le sacrifice’’ (en note : cf. Concile de Trente) ; de ‘’caractère spécial qui configure au Christ Prêtre pour le rendre capable d’agir au nom du Christ Tête en personne’’ ; de ‘’pouvoir spirituel pour construire l’Eglise’’ ; de ‘’consécration à Dieu d’une manière nouvelle’’ ; ‘’ ils approchent de l’Homme parfait.’’ !! (avec renvoi à Eph 4,13 , mais ce verset parle du Corps ecclésial du Christ et non d’individus) .
Bref tout ça, même si d’autres passages parlent des prêtres en terme de ‘’frères parmi leurs frères’’ de ‘’disciples du Seigneur’’ (§9), surtout dans un contexte social de besoin identitaire, comporte une source possible d’abus d’autorité, de pouvoir, d’abus spirituel , etc …

Egalement dans la Constitution sur l’Eglise au chapitre des laïcs (LG § 30-38), on trouve les expressions : ‘’pasteurs sacrés’’, ‘’charges sacrées’’, …cela induit une confusion entre le sacré qui sépare et exclu, et la vocation à la sainteté qui rassemble et unie.

Personnellement je n’aime pas employer le binôme clivant ‘’clerc/laïc’’ (auquel s’ajoute ‘‘ l’état religieux’’) , mais je préfère parler de disciples du Seigneur , de fidèles , et de ministres, de frères-prêtres …je préfère le trépied :
Communauté /charismes /ministères :
C’est une conception qui vient du NT (cf Ep 4 par ex.) et que j'avais lue, il me semble, dans un livre du théologien italien et maintenant évêque Bruno Forté (Eglise icône de la Trinité ), mais qui provient aussi de Lumen Gentium ch. 1° (LG , Vatican II) . Qui explicite la conscience de l’Eglise comme Peuple de Dieu, Temple de l’Esprit , Corps du Christ.
En gros l'objectif c'est la vie équilibrée de la communauté chrétienne locale (quel niveau de localité ?) avec des ministères plus diversifiés et peut-être moins permanents, l'attention à l'équilibre des charismes humains et/ou spirituels : Comme la présence des femmes (Ph 4,2-3 Evodie et Syntiche collaboratrices de Paul) ou le charisme du mariage (1Co 7,7) qui doivent participer à la croissance de la communauté vers le Christ ;

Et si on arrêtait de parler de laïcs en opposition aux prêtres ? si on parlait de ‘’fidèles’’ , ça renvoi à la foi , la fidélité , la confiance …si on parlait de ‘’serviteurs’’ , de ‘’ministre-serviteur’’ ; de ‘’frère-prêtre’’….ou de ‘’sœur-prêtre’’ ? (H. Denis emploie aussi le mot du N.T. d’origine grec ‘’presbytre’’ , mais ce mot n’est pas très esthétique phonétiquement parlant, et il faudrait toujours l’expliquer…!)

Ce trépied, Communauté /charismes /ministères , me fait penser à St Paul qui parle de sa mission en terme maternel et paternel 1TH2,4-12
Pour construire/engendrer la communauté et veiller sur elle, il y a besoin de ministères ‘’maternel’’ et ‘’paternel’’
• Maternel : qui ne s’imposer pas de haut ; (cf. Jean Vanier qui parle de l’autorité par le bas ; cf. lavement des pieds) ; douceur ; chaleur ; nourriture ; tendresse et affection ; don de sa vie ; peines et fatigues.
• Paternel : peines et fatigues, travail jour et nuit (v. 9 qui fait le lien entre maternel et paternel) ; justesse et irréprochabilité de la conduite qui autorise à exhorter, à encourager et à insister à mener une vie digne de Dieu.
Nous avons des ministères masculins qui accentuent le côté paternel, au risque du paternaliste et du machisme ….
Il nous manque des ministères féminins (pleinement reconnus et institués) qui mettent en valeur le côté maternel du « ministère de la communauté » comme famille de Dieu .

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