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Quand le Coronavirus vient titiller la foi !

Philippe LIESSE
coronavirus
Coronavirus © Tumisu @ Pixabay - Domaine public


Belle réflexion sur la présence réelle par temps de Coronavirus parue sur le site de l’association Belge PAVES (Pour un Autre Visage d'Église et de Société). Comment fêter la Résurrection en vérité, autrement que de manière virtuelle devant un écran ?

 

Il a quelque chose d’effrayant, tant sa propagation est insidieuse. Mais d’où vient-il donc ? Ce serait un produit « Made in China », comme tant de produits qui nous arrivent de là-bas ! Mais cette constatation assez neutre est vite relayée par le reproche, lui aussi insidieux. Ce serait à cause des coutumes alimentaires chinoises que le virus aurait été transmis à l’homme ! Le pangolin et la chauve-souris occupent le podium des suspects.

Outre-Atlantique, le président des USA n’hésite pas à désigner l’Europe comme responsable de la propagation du fléau. C’est la peur qui engendre la stigmatisation : c’est la faute aux Chinois, c’est la faute aux Européens.

Au départ, nous imaginions une épidémie saisonnière, comme celles auxquelles nous sommes habitués, et les industries pharmaceutiques tablaient déjà sur une augmentation du chiffre d’affaires au vu de la production de médicaments et vaccins que nos technologies de pointe auraient tôt fait de mettre en œuvre !

Mais le virus a pris ses quartiers en Europe. Il s’est installé, en Italie d’abord, et il y fait des ravages. Images sidérantes que tous ces cercueils emportés par les corbillards et les camions militaires réquisitionnés pour ce genre de défilé mortuaire.

L’Espagne n’est pas en reste, et la plupart des pays européens ont pris des mesures drastiques de confinement.

Chez nous, le « restez chez soi » est devenu le leitmotiv, le télé-travail est vivement conseillé, les cours sont suspendus, certains magasins sont fermés, les attroupements sont interdits, les rencontres sportives sont postposées, les assemblées liturgiques sont proscrites.

En Italie, certains milieux catholiques n’ont pas hésité à demander que les rassemblements liturgiques ne soient pas interdits : « assister à la messe, n’est-ce pas une démarche aussi vitale que d’aller au magasin ? »

En Pologne, certains prêtres n’ont pas hésité à multiplier les messes comme remède au virus !

Les évêques de Belgique ont fait moins fort, ils ont invité les médias d’Église à unir et coordonner leurs actions pour proposer des célébrations à suivre à la télévision, à la radio ou sur internet. Il y a même un évêque qui rappelle que Thomas d’Aquin, Thérèse d’Avila, le Concile de Trente, et Jean-Paul II parlaient de « l’eucharistie de désir » comme le fait de vivre et de raviver en soi ce désir d’eucharistie quand nous sommes condamnés au confinement.

Et ce 22 mars, à la fin de la prière mariale, le pape François a proposé à tous les chrétiens d’unir leurs voix vers le ciel, à « invoquer le Très-haut » pour enrayer le virus.

En Brabant wallon, un curé de paroisse a envoyé un mail à ses paroissiens pour leur dire qu’il promet de célébrer en communion avec toutes les célébrations eucharistiques qui avaient été programmées !

Célébrations en streaming, comme les matchs de foot ! Liturgies célébrées par le prêtre seul ! Maintien d’une théologie de la « Chasse gardée » ?

Invocation du Très-haut pour stopper le virus ! Serait-ce un retour aux Rogations ?

Il y a de quoi y perdre son latin ! Et si nous revenions à l’Évangile. Et si nous reprenions le texte du troisième dimanche de carême (Jn 4, 1-30) pour nous laisser interpeller par la rencontre de Jésus et de la Samaritaine ?

Une rencontre insolite ! La rencontre entre un Juif et une femme, étrangère, et donc infréquentable. En effet, « les Juifs n’ont pas de relations avec les Samaritains ».

Jésus est « fatigué par la marche », il s’arrête pour souffler. Il croise cette inconnue qui cumule les défauts : une femme, une étrangère, une épouse à la vie dévergondée. Elle a eu cinq maris et elle vit en concubinage. C’est sans doute ce dévergondage qui la pousse à venir au puits en pleine heure de midi, là au moins elle ne risque pas des rencontres où elle serait pointée du doigt.

Jésus lui demande de puiser l’eau pour qu’il puisse boire. Il s’ensuit alors un dialogue loin des conventions et des normes prêtes à porter. La question essentielle jaillit : « Où adorer Dieu ? » Sur le mont Garizim ou à Jérusalem ? Question essentielle pour aujourd’hui. La foi ? La religion ? Où et comment vont-elles se vivre ?

Ce qui est vraiment humain chez cette femme, c’est qu’elle est en recherche. Elle ne se suffit pas de certitudes héritées de sa tradition. Elle s’interroge !

C’est à cette femme hérétique, volage, dans le doute, que Jésus dit le fondement de son message : « Ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, mais en esprit et en vérité. »

Les religions ont toujours voulu circonscrire le sacré dans un espace bien défini. Il y a des lieux saints, et des bâtiments sacrés. C’est vrai qu’il n’est pas très sécurisant de dire que le sacré est partout !
 

Jésus vient pourtant secouer ces conceptions en affirmant qu’il n’y a pas « d’endroit réservé » où adorer Dieu. Le seul lieu sacré, c’est l’humain. Il est donc grand temps de passer d’une religion extérieure à une attitude qui parle de « présence à l’autre ». C’est pour cette raison que l’évangéliste Jean livrera le message d’adieu de Jésus : « À ceci tous reconnaitront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jn 13, 35) En d’autres termes, le sommet de la vie chrétienne, c’est l’amour, la solidarité, et non la participation, même en streaming, à un culte ! Un culte n’a de sens que s’il est au service de la solidarité, en amont et en aval.


Aujourd’hui, mon pain de présence réelle se situe dans tout ce qui fait émerger l’humain, dans tout ce qui est « remise debout » de l’humain.

Face au Coronavirus, mon pain de présence réelle, il est dans tous les soins qui veulent faire reculer le deuil et la peur.

Mon pain de présence réelle, il est dans le travail de tous ces enseignants qui ont dû réinventer l’école en quelques jours, une école à distance, avec des leçons online qu’ils doivent préparer tout en occupant leurs propres enfants.

Mon pain de présence réelle, ce sont tous ces jeunes qui ont retrouvé le sens du mot solidarité en offrant leurs services aux aînés.

Mon pain de présence réelle, ce sont tous ces parents qui sont pleins d’imagination pour construire de nouveaux jeux en famille. Ce sont aussi les coucous, par Whatsapp interposé, que les petits adressent à leurs grands-parents.

Mon pain de présence réelle, ce sont tous ceux qui défendent la vie, ce sont les sourires et les salutations des gens croisés furtivement sur les trottoirs ou dans les magasins.

Mon pain de présence réelle, c’est tout le travail de recherche des scientifiques pour trouver le médicament ou le vaccin capable d’arrêter le Coronavirus.

Mon pain de présence réelle, ce sont tous ces applaudissements qui retentissent quotidiennement en soirée, comme une immense action de grâce.

Mon pain de présence réelle, c’est toute cette solidarité qui chante un renouveau d’humanité.


Le Coronavirus nous demande de ré-apprendre à vivre, dans nos relations humaines, dans nos choix de valeurs, dans la manière de colorer la vie de nos convictions et de notre foi !

Quand la Samaritaine parle d’un endroit où il convient d’adorer, Jésus lui répond que ce n’est ni au mont Garizim ni à Jérusalem que l’on adore le Père, mais en esprit et en vérité. Il l’invite, il nous invite à un sérieux déformatage !


Oui, Pâques est proche ! Fête de la renaissance, du renouveau ! Fini le temps des « Je ne suis pas digne, prends pitié de moi, efface mon péché ». Fini aussi le temps des courbettes et autres salamalecs. Ne faudrait-il pas se déformater d’une théologie de la « Chasse gardée[1] » ?

Comment fêter la Résurrection en vérité, autrement que de manière virtuelle devant un écran ? Par une vie de solidarité, par un plus d’humanité. Tout cela ne pourrait-il se dire et se conforter, dans un geste de partage de pain et de vin, à la maison – confinement oblige ! –, en mémoire de Celui qui nous a promis la Vie en abondance ?


Philippe Liesse

Avec son aimable autorisation. Texte paru sur le site Pavés (Pour un autre visage d’Église et de société)
https://www.paves-reseau.be/

 

[1] MOINGT Joseph dans Esprit, Église et Monde, p. 128 : « Dans la plus large partie du 1er siècle, et bien avant l’implantation d’un ministère sacerdotal, une communauté chrétienne n’est pas concevable sans la pratique de l’eucharistie… et le critère de vérité de cette pratique est l’unité fraternelle de ses membres. »

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