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Prostitution et droit à la dignité

Jean-Pierre GOSSET
Kay Chernush for the U.S. State Department [Attribution], via Wikimedia Commons

Un lobby visant à l’abolition mondiale de la prostitution vient d’être créé par des associations, des syndicats, des responsables politiques, alors que le lobby du sexe, fort de 150 milliards l’an, dont 32 pour l’UE, pèse sur les États et les organisations internationales afin d’accroître ses profits.

En 2013 deux associations françaises d’inspiration catholique ont fondé la Coalition internationale pour l’Abolition de la Prostitution (CAP International). Il s’agit du Mouvement du Nid-France, dont l’origine remonte à 1937, et de la Fondation Scelles dont l’origine remonte à 1941.

CAP International regroupe 9 associations de France, d’Irlande, d’Allemagne, du Danemark, d’Espagne, du Canada, de l’Inde. Leur 1er congrès international s’est tenu les 12 et 13 novembre à Paris, à l’assemblée nationale. Il a réuni 150 personnes, à 90% des femmes:

  • Des représentants des associations.

  • Des survivantes de divers pays : Inde, France, Canada, Irlande, Danemark.

  • Des syndicats de travailleurs: Confédération des syndicats nationaux du Québec, syndicat des nurses et sages-femmes d’Irlande, CGT France.

  • Des personnalités  politiques engagées pour l’abolition :
    Le parlementaire portugais, rapporteur sur « Prostitution et traite des êtres humains en Europe » au Conseil de l’Europe, économiste.
    Pour la France, la présidente du Haut Conseil à l’Égalité entre les hommes et les femmes, la députée Présidente de la Délégation aux droits de la femme de l’Assemblée nationale, la secrétaire d’État chargée des droits de la femme, la rapporteure sur la Loi de lutte contre le système prostitutionnel.
    Pour le Royaume-Uni, le président du Groupe de travail transpartisan sur la prostitution.
    Pour le Canada, une députée d’Ahunstic.
    Pour Israël, la députée, présidente du parti Meretz et 1ère signataire d’une proposition de loi abolitionniste.

En ouvrant la 1ère journée, la présidente de CAP International a dénoncé la supercherie qui consiste à faire dire par l’esclave souriant « j’aime mon maître » comme le proxénète fait dire à sa prostituée « je suis fière d’exercer le plus vieux métier du monde qui est si glamour ».

Celles des survivantes qui ont témoigné ont dit combien il est difficile et long de retrouver la force de parler. Ces témoignages ne peuvent pas se résumer, il y faudrait la voix et la présence, la langue de chacune. Disons qu’il en ressort que les traditions -patriarcat, esclavage, colonialisme, système des castes- ont pesé sur leur histoire.

Un état des lieux de la législation de quelques États, groupes d’États et instances internationales a été brossé, avec insistance sur quelques projets de lois en cours au Canada … et en France où la loi est en attente, suite au rejet de la pénalisation du client par le Sénat.

Au niveau international, il existe deux pierres d’achoppement.

Le lobby du sexe exerce des pressions pour que la vente d’actes sexuels soit reconnue comme un travail, comme en Allemagne, Thaïlande, Suisse, Pays-Bas… Deux situations ont été citées pour montrer les risques de nouvelles « avancées ». Il se peut que demain -tout va si vite!- votre fille dise au retour de pôle emploi, avoir refusé un emploi … dans l’industrie du sexe, et être ainsi rayée de la liste des ayant droit par exemple à l’APL. Fiction ! Pas sûr car il est arrivé à une infirmière d’être au banc des accusés d’un tribunal pour avoir refusé des faveurs à un handicapé dans un pays où le droit à des services sexuels leur est reconnu! Elle n’a pas été condamnée ... mais en aurait-il été de même sans mobilisation syndicale ?

Du travail à l’économie… le pas est déjà franchi. Des normes comptables, venues des USA, ont été adoptées par la Commission européenne et imposées aux États. Elles consistent à intégrer les activités économiques grises (drogue, prostitution, …) dans le calcul du PIB. Voir http://www.challenges.fr/economie/20140523.CHA4200/pib-drogue-et-prostitution-l-italie-joue-le-profit-la-france-la-vertu.html. Ainsi, le tourisme sexuel, permet à certains pays d’afficher d’honorables performances économiques …

Quelques chiffres :

  • 85% des prostitués sont filles et femmes, 15% hommes et enfants.

  • 99% des clients sont des hommes.

  • Le travail du sexe et le tourisme sexuel représentent 5 à 8% du PIB de plusieurs pays qui l’ont légalisé (Thaïlande, Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Belgique,…).

  • 2000 personnes disparaissent chaque année au Québec qui compte 8 millions d’habitants, soit proportionnellement deux fois plus qu’en France.

  • 20 000 prostitué(e)s en France selon les autorités. 400 000 en Allemagne.

  • Alors que les « filles » étaient à 80% du pays où elles exerçaient il y a 20 ans, elles sont maintenant à 80% des émigrées.

  • L’âge moyen d’entrée en prostitution est de 13 ans, l’espérance de vie de 34 ans.

Á l’issue de ce congrès, les survivantes d’une part, les personnalités politiques d’autre part, ont signé un appel abolitionniste international. Voir http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-de-genre/actualites-69/article/congres-abolitionniste.

Mon ressenti ? D’abord la dignité fraternelle entre tous les présents.

Ensuite, si le sexe, le pouvoir et l’argent ont été crûment au cœur des paroles, c’est le souci de l’autre, reflet de la conscience que chacun a de sa propre dignité, qui a été le lien fort (religio : relier, relire). Pour préserver cette communion spirituelle alors qu’une grande diversité de croyances était représentée, il ne fallait pas évoquer l’idée religieuse.
Communier grâce à l’absence de référence religieuse : voilà de quoi interpeller les religions. Et d’autant plus que l’industrie du sexe s’appuie, sans le dire, sur l’ambigüité des cultures et religions, fondées sur une hiérarchie sexuée. Comme les religions n’échappent pas aux compromis avec le pouvoir masculin, il faut constater que l’internationale des patriarcats est un paravent objectif au service de la montée en cours d’une industrie mondiale qui, en asservissant des corps de femmes et d’enfants, abaisse notre propre dignité.

Jean-Pierre GOSSET (CCBF)

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