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« Non pas d’eau, mais d’Esprit et de feu »

Loïc de Kerimel

Dimanche 15 janvier 2017 – 2e dimanche du temps – Jn 1, 29-34

À la différence des trois synoptiques, Jean ne raconte pas à proprement parler le baptême de Jésus. Il préfère s’attacher à mettre en évidence les grands symboles qui doivent permettre d’approcher ce qui est en jeu dans ce passage, cette « Pâque » de Jésus par Jean-Baptiste : de celui qu’auparavant personne ne connaissait, voici que l’on peut dire désormais qu’il est « le fils de Dieu ». Qu’est-ce à dire ?

« Voici l’Agneau de Dieu. » Symbole surdéterminé en pareil contexte. Nous sommes à l’Est du Jourdain. Le Baptiste invite chacun à plonger dans l’eau pour reproduire la geste de la libération d’Égypte lors de la nuit inaugurale. Le sang de l’agneau avait servi de signe : « Je verrai le sang et je passerai, […] le fléau destructeur ne vous atteindra pas. » (Ex 12, 13) L’agneau, c’est aussi chez Isaïe la figure du Serviteur qui a porté les souffrances de tous : « Brutalisé, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir. » (Is 53, 7) L’agneau est le symbole du saint, de l’innocence résolue de celui qui s’abstient radicalement de répondre à la violence par la violence : sanctifié et donc sanctificateur.

« Avant moi il était. » Cette étonnante précession de Jésus par rapport à celui dans le sillage duquel il s’est d’abord inscrit, Jésus se l’attribuera à lui-même lors d’un échange tendu avec ceux qui se réclament de la paternité d’Abraham : « Avant qu’Abraham fût, je suis. » (Jn 8, 58) Insupportable prétention ? « Je suis » est le nom révélé à Moïse dans le buisson de l’Horeb (Ex 3, 14). On pourrait tout aussi bien dire : commune évidence. Les modernes, Descartes en tête, ne reconnaîtront-ils pas en effet dans le « je suis » la manifestation de la singularité éternelle et absolue de toute personne, de tout être porteur de parole. Jean reconnaît en Jésus celui qui cesse de suivre pour s’employer de tout son cœur et de tout son esprit à être et à susciter de l’être autour de lui.

« L’Esprit comme une colombe. » Le symbole s’inscrit dans le sillage de ce qui « planait sur les eaux » au commencement du monde – ainsi qu’à son recommencement après le déluge : image du désir frayant son chemin de vie dans un monde chaotique en attente d’humanisation. « Baptême d’Esprit et de feu » et non plus baptême d’eau, font dire les synoptiques au Baptiste : « Apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. » (Ac 2, 3) Universelle Pentecôte de l’Esprit « répandu sur toute chair », comme Pierre le proclame après la résurrection, reprenant les mots du prophète Joël (Ac 2, 16-17). Il n’y a plus les baptisés d’un côté, les non-baptisés de l’autre : Jésus est le révélateur de ce qui est proposé à tout un chacun, de la puissance de vie et de sainteté qui est déposée au cœur de chacun-e. « Dieu vient pour tous, en sauveur et non en juge… Désormais le baptême perd son sens comme rite d’entrée en Terre promise. » (J.-A. Pagola)

« C’est lui le fils de Dieu. » La formule n’a pas la magnifique solennité de la proclamation que Matthieu, Marc et Luc imputent à une voix venue des cieux : « Tu es mon fils, l’aimé, en toi je me plais ! » (Mc 1, 11) Mais, là encore, il ne faut pas se méprendre : si Jésus est le saint par excellence, ce n’est pas au sens d’un privilège qu’il se réserverait jalousement. Comme à la croix, lorsque, voyant près de sa mère, le disciple qu’il aimait, il dit : « Femme, voici ton fils » (Jn 19, 26), Jésus est le révélateur du souhait que le Père formule pour chacun-e : que chacun-e se réalise comme fils-fille aimé-e de lui, fils-fille unique. « [Le] Père […] rêve de chacun de nous depuis toujours et […] nous attend comme le Messie. » (J-N. Bezançon).

 

Loïc de Kerimel

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