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Parole forte, Élie et la veuve (1 Roi 17, 8-24)

Katrin Agafia
Wikimedia Commons

Quoi de plus impressionnant que les chutes d’eau d’un torrent ! Quoi de plus miraculeux que des corbeaux disposés à nourrir un homme matin et soir ! Comment ne pas croire en Dieu, en de pareilles circonstances ! Et en plus, ce Dieu comble tous les besoins d’Élie : le voilà nourri, désaltéré et affermi dans sa foi ! Le rêve ! Si nous pouvions être à sa place. Mais alors, la tentation est grande de faire de ce Dieu une évidence, à laquelle on pourrait adhérer les yeux fermés : un “prêt à croire” garanti 100 % vérité, qui dispenserait de penser ou mieux, un remède à tous nos manques ! Mais voilà, le torrent s’est tari et les oiseaux sont partis. La sécheresse semble avoir eu raison des certitudes d’Élie !

« Lève-toi, dit Yahvé, et va à Sarepta. Lève-toi pour un ailleurs… Un ailleurs que tu ne connais pas encore. Tu ne peux m’enfermer dans ce qui t’arrange. Si tu veux vivre, risque toi à la vie ! Lève-toi et desserre tes doigts : laisse filer ces évidences que tu te fais de moi. Ma parole contre tes pas. C’est à Sarepta que tu me trouveras, dans les mains d’une veuve qui te prépare un repas. »

Voilà, c’est toujours pareil ! On pense avoir trouvé, on s’est confortablement installé et la Vie nous déloge de notre canapé !

Ainsi, quelque part, une veuve attend. Une veuve sans droit, sans nom et sans autre choix que sa pudeur pour vivre. Elle a apprivoisé la mort comme on apprivoise la nuit. Elle n’a plus rien à perdre, elle peut tout donner : son eau, sa farine, son huile et même sa vie. Sa seule force, c’est son humilité ; une humilité capable de contenir Dieu tout entier ; une humilité semblable à une terre d’abondance où Dieu aurait planté Sa tente pour y rencontrer notre humanité ; et c’est dans cette tente que la veuve et Élie se sont retrouvés, leurs destins enlacés par la faim et la fragilité.

Le Dieu du torrent est bien loin. De Lui, il ne reste que cet irrépressible désir de nourrir les siens. On Le reconnait à peine, caché dans les mains usées d’une femme courbée, enfoui sous les traits tirés d’un pèlerin en errance. Ainsi, Dieu va et vient... des mains au visage... du visage aux mains, enveloppant de toute Sa tendresse l'improbable rencontre. Et le miracle survient, non dans le plein, mais dans le vide de quatre pauvres mains ouvertes, dans le creux d’une cruche et d’une jarre fissurée.

Et si Élie s’était trompé, tout comme nous pouvons parfois nous tromper ? Il s’était  installé près d’un torrent de certitudes, rassuré par ce Dieu des évidences qui semblait le combler. Mais au fond, « il n’existait pas de trésors, pas de dieu, pas d’objet magique et tout puissant pour le délivrer de ce qu’il était »[1]. D’ailleurs, ce Dieu des évidences n’habite que chez ceux qui pensent détenir la vérité, mais qui ont peur de son mystère ; ils s’accrochent à la poignée d’une porte, mais sans jamais se risquer à l’ouvrir.

Mais Élie, lui, s’est risqué à vivre. Il a ouvert la porte, il a lâché la poignée et un chemin s’est dessiné, le chemin d’un ailleurs, le chemin d’une rencontre. Et de cette rencontre a jailli la vie, la vraie vie, celle qui se reçoit dans la gratuité.

« Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Je vous ai parlé de poignée et de porte, en voici la clef. Une clef capable de tout faire sauter : nos préjugés, nos évidences, nos vérités si bien ficelées et tous les verrous de nos peurs et toutes les serrures de nos cœurs ! Une clef comme le feu d’une promesse, confiée à notre humanité pour que s'entrouvre enfin la porte de notre liberté.

 

Katrin Agafia

 

[1] Maurice Bellet, Passer par le feu. Éd. Bayard, coll. « Christus », 2003.

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