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La parabole du Mauvais Pasteur

Jacques NEIRYNCK
Berger et ses moutons
Paul Vayson © Wikimedia Commons - Domaine public

 

Dans un texte publié voici quelques années se trouve une version insolite d’une parabole célèbre, à tort ou à raison attribuée à un évangile apocryphe :

Un berger, qui gardait un troupeau de cent brebis perdit l’une d’elles. Il se dit : « Mon maître est dur et sévère. Si je viens à égarer les quatre-vingt-dix-neuf brebis restantes du troupeau en essayant de retrouver la brebis perdue, il me chassera. » Le lendemain, le berger découvrit qu’une autre brebis manquait au troupeau, mais il n’osa pas davantage abandonner le troupeau pour partir à sa recherche. Après quelque temps, lorsqu’il eut perdu successivement toutes les brebis du troupeau, sauf une seule, il retourna vers son maître et il lui dit « Pardonne à ton serviteur, car il a perdu les brebis de ton troupeau, une par une, mais il te rapporte celle-ci, la meilleure, qui ne s’est jamais écartée de la bergerie ». Le maître répondit « Mauvais serviteur. Ne t’avais-je pas commandé de retrouver les brebis égarées ? Il est des brebis qui se gardent toutes seules. Elles n’ont pas besoin de pasteur. Toi, tu as perdu le troupeau. Celle qui reste est faible et va mourir. On l’abattra pour mon festin de ce soir. Quant à toi, tu n’y auras pas de part. Sors de ma maison et vas dans les ténèbres extérieures. »

Le sens de ce message, ignoré pendant longtemps, devient évident pour l’Église catholique du troisième millénaire. Le Mauvais Pasteur tente à tout prix de sauver l’acquis, même si celui se désagrège sous l’effet des événements. Dans cette parabole, il n’est même pas question du loup, comme emblème d’un diable. Le troupeau se disperse tout seul, sans doute à la recherche de pâturages plus verts, que le foin desséché et insipide servi dans la bergerie.
Le Mauvais Pasteur songe plus au passé qu’à l’avenir. Il s’intéresse plus aux brebis dociles qu’aux brebis vagabondes. Il n’est pas prêt à risquer ce qu’il croit posséder pour sauver tout ce qui peut l’être. Il ne croit même pas à la possibilité de retrouver les brebis perdues, parce qu’elles ne l’intéressent pas, parce qu’elles s’écartaient continuellement du troupeau, parce qu’elles occasionnaient beaucoup de travail. Il est là pour sauvegarder et non pour sauver.

Quelle est la hantise du Mauvais Pasteur, sinon l’avoir et le pouvoir ? Il ne possède rien en propre, mais l’habitude de diriger le troupeau le persuade que celui-ci lui appartient. Placé au bas de l’échelle sociale, il n’a de valeur que par la fonction qu’il occupe. Jamais il n’abandonne ce médiocre pouvoir par amour de ceux sur lesquels il ne l’exerce pas. Il n’aime même pas la brebis qui lui reste. Il la garde parce qu’elle donne un sens à sa vie. Il n’agit pas en homme, mais en mercenaire apeuré. Il n’a pas entendu, compris, appliqué la consigne de son maître. Il perd sa place.


Jacques Neirynck

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