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La parabole du coffre

Jacques NEIRYNCK
coffre cadenassé
coffre cadenassé © Bachelot Pierre J-P @ Creative Commons (CC BY-SA 3.0)


Un coffre cadenassé par de multiples serrures qui verrouillent l’accès au trésor qu’est la foi.

La foi est comparable à un trésor, enfermé dans un coffre qui est muni de nombreuses serrures que sont les croyances. La clé pour chaque serrure est un morceau de vérité, laborieusement extrait des préjugés et des traditions par la recherche des théologiens.

Certains se satisfont de l’apparence du coffre et de ses multiples serrures, qu’ils se refusent à ouvrir. Ils craignent trop que le coffre soit vide, parce qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’il pourrait contenir. Ils pratiquent le culte des serrures. Ils sont fascinés par le contenant et redoutent de découvrir le contenu.

D’autres s’efforcent d’ouvrir les serrures l’une après l’autre. Leur foi repose sur une expérience intime, intraduisible en mots, imperméable au merveilleux telle qu’ils ne craignent pas d’ouvrir le coffre, car ils sont assurés de son contenu. Ils considèrent le contenant comme un obstacle par rapport au contenu.

La foi s’exprime par la formule « croire en », la croyance par « croire que ». Il existe une différence entre croire en Jésus et croire qu’il a réellement, matériellement, physiquement marché sur les eaux, multiplié les pains et changé l’eau en vin. Il existe une antinomie entre croire sans attendre de preuves et ne croire que si l’on dispose d’une preuve par des miracles attestés. En ne se fiant qu’au « croire que », on témoigne d’une appréhension du « croire en ».

Beaucoup de croyances des chrétiens trouvent leur source dans les textes de la Bible et celles des musulmans dans le Coran. Cependant il existe aujourd’hui une différence de perception entre ces deux livres. Depuis deux siècles, la Bible fait l’objet d’une approche historique et exégétique, qui a investigué l’origine humaine des textes. En revanche pour les musulmans, le Coran est réputé transmettre la parole de Dieu, littéralement exprimée en arabe. Actuellement, le fondamentalisme est une attitude plus habituelle en Islam qu’en chrétienté. La foi des musulmans en Dieu passe par la foi en un livre.

À titre d’exemple, le monde chrétien a abandonné depuis longtemps la prescription du Premier Testament : « Si la jeune femme ne s’est point trouvée vierge, on fera sortir la jeune femme à l’entrée de la maison de son père ; elle sera lapidée par les gens de la ville, et elle mourra. » (Dt 22. 20) Personne en Occident n’imagine que cette condamnation à mort par un supplice horrible soit l’expression d’une révélation divine, et on y voit le témoignage d’une coutume archaïque et dépassée, un résidu de la barbarie antique. Tandis qu’aujourd'hui la lapidation pour les personnes reconnues coupables d’adultère est applicable en treize pays musulmans (Sourate 24, verset 2-5), adeptes de la charia. La serrure de l’adultère a été ouverte d’un côté du monde, pas de l’autre. Il en est de même pour l’homosexualité.

Il n’y a pas que les textes fondateurs. Il y a tout ce que la Tradition a superposé et interprété. En chrétienté latine, la croyance à une Église romaine, seule authentique : elle aurait été fondée par Jésus ; il en aurait remis la gouvernance à Simon Pierre ; celui-ci aurait été évêque de Rome, siège du centre de l’Église catholique. Cette construction hypothétique repose sur une citation en latin dans Matthieu : « Tu es Petrus, et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam », tandis que le texte original en grec oppose deux mots qui se traduisent respectivement par caillou et roc et qui permettent un jeu de mot, traduisible en latin ou en français mais pas en allemand ou en anglais (Peter / stone ou stein). S’exprimant en araméen, Jésus n’a pu faire ce jeu de mot, qui est attribuable à la plume de Matthieu. Ce verset et son interprétation constituèrent le facteur de la désunion des Églises chrétiennes : la rupture en 1054 avec les Églises orientales et en 1517 avec Luther. On peut se réjouir que la clé de cette serrure ait été trouvée et utilisée en ce siècle (Deremble, Jésus selon Matthieu, Artège, 2017).

Il reste beaucoup de serrures à ouvrir. En 2007, de façon inopinée, la commission théologique internationale de l’Église catholique a ouvert la serrure des limbes, inventées au XIIIe siècle et déclarées hors révélation. En logique déductive, cela devrait mener à l’ouverture de la serrure du péché originel, dont l’existence des limbes est un corollaire inévitable. Toujours dans le cadre de la même doctrine, cela mènerait à l’ouverture des serrures de l’Immaculée Conception, de la Naissance virginale et de l’Assomption.

Le pape François ouvre de nos jours avec fracas la serrure homosexualité, reconnue comme un état de nature, qui mérite d’être protégé par une union civile. Auparavant, il a prudemment essayé d’ouvrir les serrures du célibat des prêtres et de l’accès des divorcés remariés, sans y avoir réussi.

Tant que tellement de serrures resteront bloquées malgré les travaux des théologiens, le coffre ne pourra s’ouvrir. Concrètement, des humains de bonne volonté sont détournés de la foi par son enfermement dans une cuirasse de serrures rouillées, poussiéreuses, choquantes. Il vaudrait la peine de s’intéresser à l’état des coffres des autres Églises chrétiennes, qui sont parfois démunis de serrures réputées inviolables dans l’Église romaine.


Jacques Neirynck

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MARTIN

C'est intéressant votre texte. Est-ce que les hommes et les femmes d'aujourd'hui ne se sont pas fait finalement une raison : ils quittent peut-être les vieilles institutions religieuses traditionnelles parce qu'ils savent aussi qu'aucune clé n'est utile pour eux-mêmes, selon le mot d'Augustin "Toi tu étais plus intime que l'intime de moi-même" (attention, personnellement, je déteste ce saint homme qui est un vrai toxique en ayant imaginé le péché originel). Mais il y a autre chose de très troublant que je viens d'expérimenter concernant un proche : la montée en puissance d'une autre "narration religieuse" (pour ne pas utiliser le mot "naïveté" qui pourrait être mal compris). Il y avait Marthe Robin, mais que dire des tirages importants de l'œuvre d'une Maria Valtorta elle aussi, soi disant mystique, dont les récits sont "corroborés" par de vieux messieurs à la retraite qui en font des livres de "preuves". Ce phénomène passe sous les radars des "sachants" : bien à tort à mon avis, car on ne renoue pas ici avec la simple querelle de la religion populaire des années 1970 initiée par le père dominicain Serge Bonnet* (1924-2015). Il pourrait s'agir de quelque chose qui est très profondément en phase avec notre époque internet pour laquelle les coffres dont vous parlez sont réservés aux élites d'en haut, mais sont ignorés ou n'existent plus pour ceux d'en bas.

* "Serge Bonnet et la sociologie de la domination cléricale. La controverse sur le catholicisme populaire", parYann Raison du Cleuziou : https://journals.openedition.org/assr/28120

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