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Pâques, n'est ce pas autre chose que "la victoire de la vie sur la mort" ?

Guillaume de Stexhe
http://www.rudedo.be/amarant06/europa/henri-matisse-1869-1954/matisses-kapel-in-vence/

Vendredi saint.
La peinture de Matisse est une pensée forte, qui sonde les profondeurs du monde, qui interroge jusqu’à l’extrême l’épaisseur de la vie, obscure ou lumineuse. 
C'est saisissant à la petite chapelle du couvent de Vence, qu'il voyait comme son accomplissement. Il y a, dès qu'on entre dans cette grande pièce tranquille aux murs blancs, le flot de vie qui habite les très simples vitraux aux vert, bleu, blanc et jaune de printemps vigoureux. À droite, en douces courbes noires sur le blanc du mur, au milieu de nuages d’été enfantins, une vierge à l'enfant – les deux sans visage : c'est l'humanité entière qui (se) donne (à) la vie. Mais quand, allégé, rafraîchi, simplifié par toute cette paix heureuse, on se retourne, on reste figé en découvrant là les grands graffitis du chemin de croix qui zèbrent le mur du fond, en contraste grimaçant avec la vierge et l'enfant. 
Ecce homo. Voici comment se termine ce qui a commencé comme une enfance douce. On dirait qu’ici le pinceau noir bégaye, tremble d'horreur. Les traits sont saccadés, rompus. Les scènes, brouillées, presqu’illisibles, se bousculent, dans une sorte de chaos, de cauchemar. Un cauchemar qui ressemble à la vie et à la mort de tant d'hommes, de femmes, d'enfants.
Voilà. La « vérité » qui est au centre de la voie chrétienne, parce qu’elle est au cœur de la vie, ce n’est pas une croyance sur la mortalité et la (sur-)vie « éternelle » de « l'âme » (ça, c’est pour Platon). C’est une histoire – amitiés et amours nouées, mains tendues, serrées, refusées, séparations traversées, exclusions renversées, douleurs caressées, conversations, débats, disputes et repas de fête, espoir proclamé, tenté, proposé – qui finit dans un tourbillon noir de violence. C’est cela que Matisse a compris, et qui résonne dans les récits de la passion : les indifférences, les haines, les lâchages, la jalousie rusée et la colère imbécile, la cruauté gratuite et rigolarde. Et le corps qui n’est qu’une plaie, et la parole qui n’est plus qu’un gémissement. Et finalement l’espérance morte, comme celle de tant de massacrés par leur vie et leur mort.
L'espérance morte. Mais peut-être pas la suprême liberté de la bonté. Le pain et le vin partagés, les pieds lavés d'hier soir. Il n’y ici aucun signe de rancoeur, ni de colère, ni de vengeance. Aucun. L'espérance s'effondre, mais la main tendue ne se renie pas. « Ma vie, il n'y a personne qui me l'arrache. C'est moi qui la donne. »
Rien n’efface l'horreur qui engloutit les vies. Cela deviendra peut-être un jour un « passage » : mais un passage jamais dépassé. Nous sommes toujours dedans – jusques à quand ? Près du tombeau vide, ce qu’elles, puis eux, croiront voir en clignant des yeux, c’est une silhouette peut-être rayonnante, mais ravagée de blessures définitives. L’amour n’est pas aimé. La fraternité gratuite est insupportable. Nous ne nous aimons pas.
« Ainsi, la croix est trahie, et par nous tous. Mais le signe demeure, et trace quatre angles égaux sur cette terre oblique où les hommes ivres de leur puissance ne savent plus marcher droit. » C'est Alain, grande figure de sagesse rationaliste, qui écrivait cela dans ses Entretiens au bord de la mer.

Dimanche matin.
Il y a beaucoup de contes de Noël – c'est si mignon ! – mais je ne connais pas de contes de Pâques. Moins facile de tourner en folklore un tombeau vide qu'un bébé dans une crèche ? J'en ai pourtant peut-être trouvé un sur Facebook. 
C'est l'histoire (récente) de deux couples d'amoureux, l'un très jeune, l'autre moins, qui attendent à un arrêt de bus, quelque part en France. Le couple moins jeune s'embrasse – et du coup se fait injurier (« indécence ! »), puis agresser, par des voyous qui passaient. Le garçon du jeune couple s'interpose, les protège. Un peu plus tard, il est sauvagement frappé par derrière par un des voyous, qui l'a suivi dans le bus. Crâne fracassé, graves lésions au cerveau. Opération en urgence : à la sortie, les médecins n'ont pas d'espoir. Longues semaines de coma – entouré par une famille qui n’abandonne pas. Puis, étonnement, il se réveille progressivement, récupère lentement, avec des hauts et des bas, mais contre tout pronostic. Il remarche – difficilement, mais a des séquelles graves au cerveau : sa mémoire, entre autre, n'enregistre plus rien. Mais quand on lui explique et ré-explique ce qui est arrivé, il réagit toujours de la même façon : « Si c'était à refaire, je le referais. » Il a vingt ans.
Autour de lui, d'eux, beaucoup d'amour, d'amitié, un grand mouvement de solidarité – entre autre pour financer la longue, coûteuse et incertaine rééducation. 
Et, surtout, surtout, même aux pires moments, toute la famille résiste, jour après jour, à tous les appels du pied pour qu'elle réclame vengeance, qu'elle fasse de cette agression une arme de stigmatisation contre le milieu d'origine de l'agresseur, contre le couple défendu qui n’a plus donné signe de vie, pour que cet élan de solidarité soit récupéré par les haines « anti-racaille » (suivez mon regard). 
Voilà mon conte de Pâques. 
Bien sûr, c'est un conte (relativement) heureux : plutôt que la mort attendue, une vie – handicapée... Mais ce qui fait Pâques, ici, ce n'est PAS cette guérison inespérée – et relative.
Ce qui fait Pâques, c'est la résilience de l'engagement, à tout risque, pour le respect de l'amour, quel qu'il soit, et pour un monde de relations sans violences. Résilience de l'amour, oui, l'amour sans fleurs bleues, qui se maintient et se redresse du milieu même de la haine et des blessures subies. Et qui va jusqu'au refus de la vengeance : victoire décisive sur l'esprit de haine.
Le « miracle » de Pâques dont témoignent les disciples, ce n'est pas le constat d’une sur-vie après la mort. C'est leur expérience étonnée que ce qu’incarnait l’homme de Nazareth, l’offre d'une vie qui ait le goût du respect, de l'amitié et de l'amour, d’une vie partagée gratuitement, leur revient adressé du dedans même du refus qu'elle a rencontré, de la violence qui l'a écrasée, de l'abandon qu'eux-mêmes lui ont infligé.
S'il y a une « résurrection », c'est comme ce miracle de l'amour qui se découvre capable – par « grâce » – de se tenir debout (« ressuscité » = « relevé ») à l'ombre même de la violence meurtrière. Et capable, alors, de mettre et remettre en route, « de commencement en commencement, vers des commencements qui n'ont pas de fin » (Grégoire de Nysse).
 

Guillaume de Stexhe – Université Saint-Louis, Bruxelles.

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