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Pâques, « l’heure de vous arracher au sommeil. » (Romains 13, 11)

Bernard Ginisty

Dans son livre d’entretiens avec Anne Soupa, André Gouzes, l’animateur inspiré des liturgies pascales à l’abbaye de Sylvanès, déclarait ceci : « Ce que je trouve terrible chez mes frères chrétiens, c’est qu'ils font de la résurrection un événement ponctuel, alors qu’elle a lieu tous les jours, à chaque minute du jour et de la nuit. [] Toute  notre vie est résurrectionnelle []. Pour chacun et pour tous, cet amour qui tue la mort, qui fait fondre nos égoïsmes, est la source fraîche de notre capacité à nous supporter les uns les autres. Soyons témoin de la gratuité de la résurrection. [] La résurrection m’emmène vers la part à venir de moi-même, celle que je ne connais pas encore. » (L’Ange de la force au chevet de l’amour, éd. Bayard, 2016, pages 128-131)

Si la résurrection constitue le cœur de la foi chrétienne, elle déstabilise les ordres qui prétendraient enclore la vie de l’homme. Elle est l’invitation faite à chaque être humain de renaître, ce que le Christ apprend à un maître en Israël tout étonné, Nicodème. L’histoire de Jésus ne se réduit pas à la pitoyable aventure d’un de ces innombrables candidats messie prospérant sur les malheurs et les espoirs du temps. Or, jusqu’au bout, ses disciples ont cru que ce leader leur offrirait  enfin les bonnes places ! Aussi quel désenchantement, surtout lorsqu’il leur annonce que s’il ne part pas, ils n’accéderont jamais à l’Esprit qui rend libre : « C’est votre avantage que je m’en aille ; en effet si je ne pars pas, l’Esprit ne viendra pas à vous. » (Jean 16,7)

Ce grand malentendu, qui mène Pierre, le futur premier pape, au reniement, et Judas, le gestionnaire, au suicide, ne cesse d’être la tentation permanente des Églises. Au lieu de se définir comme rampes de lancement pour les aventures de la fraternité universelle, elles se réduisent parfois à des institutions qui enferment dans des morales, des sécurités, dans un entre-nous dégoulinant de vertueuses certitudes. Le Passeur de Pâques nous réveille de ces endormissements. Il est celui qui dérange absolument car il fait éclater les chrysalides qui voudraient épargner aux  papillons le risque de naître.

Les matins de Pâques sont aussi fragiles que des jeunes pousses de printemps. Tout Jérusalem ne fait que parler de l’exécution de celui qui, un temps, avait apporté de l’espoir.  Et les voyageurs d’Emmaüs ruminent leur désillusion. Nous pouvons aussi passer notre vie à ressasser nos espoirs perdus et à gémir sur les malheurs du temps. Pâques nous invite au surgissement. Il n’a pas le fracas des triomphes des puissants, mais la vigueur entêtée de l’enfance. Des femmes montrent le chemin des renaissances à ceux qui se sont bouclés dans leur Cénacle. Celui qu’elles voudraient encore définir comme le « gardien du jardin » de leur univers rétréci, les ouvre à la vie la plus grande : « Ne me retiens pas... Pour toi va trouver des frères. » (Jean 20, 15-17)

Quand le chorégraphe Maurice Béjart parvint à l’âge qu’avait son père, le philosophe Gaston Berger, lors de sa mort accidentelle, il publia un ouvrage où il mêle ses notes personnelles avec le journal intime de son père. Ce livre commence par ces mots qui me semblent définir avec bonheur une existence « pascale » : « Je n’en finis pas de commencer ma vie, quand je pense qu’il y en a qui n’attendent pas d’avoir vingt ans pour commencer leur mort. » (La mort subite. Journal intime, éd. Librairie Séguier, 1990, page 15). 

Bernard Ginisty – Chronique du 12 avril 2017 (RCF)

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