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Oser l’émerveillement : mon souhait pour la nouvelle année

Bernard Ginisty
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Paru sur la Toile

André Gouzes, promoteur de liturgies de qualité et animateur de ce lieu cistercien inspiré qu’est l’Abbaye de Sylvanès, aime citer ce propos de saint Augustin : « Celui qui se perd dans sa passion est moins perdu que celui qui perd sa passion. » En ce début d’année, la coutume veut que l’on prenne de bonnes résolutions et que l’on s’échange des vœux pour la réussite de nos projets. S’il est important de prévoir nos activités et les modifications de nos modes de vie, il me semble plus essentiel encore de nous souhaiter de rester des êtres de désir et de passion. Trop souvent, les sociétés modernes nous poussent à chercher ce qui serait finalement la pire des choses : « qu’il ne nous arrive rien ». Par peur de nous perdre, nous réfrénons notre disponibilité à l’inattendu. Le besoin de sécurité nous pousse à prendre des assurances contre le surgissement de ce qui est Autre. Nous risquons alors de nous fermer à des visitations de l’événement, à des invitations au voyage, à cet appel lancé jadis à Abraham et qui continue de retentir dans la conscience de tout croyant : « Quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu ne connais pas. »

La source de nos évolutions passe par l’accueil de ce que nous n’avions pas prévu et qui, souvent, dérange nos conforts intellectuels et matériels. Qu’il s’agisse d’une découverte, d’un amour, d’une nouvelle compréhension de la vie, d’un accident de parcours, d’une intuition spirituelle, ce qui nous arrive réveille des passions que nos prudentes planifications prétendaient éliminer à tout jamais. Les grands moments de notre vie, de notre naissance jusqu’à notre mort, ne sont pas le fruit des planifications d’experts ou de laborieuses constructions : cela nous arrive. L’exaltation et l’exultation de Marie dans son Magnificat ne viennent pas de ses conquêtes ou de ses prouesses spirituelles. Mais de l’accueil de ce qui lui arrive : une Parole qui se fait chair.

Ceux qui se prétendent les témoins de l’Évangile ne peuvent être que des témoins et des révélateurs de ces « bonnes nouvelles ». Elles n’ont rien à voir avec la récitation de catéchismes, la défense d’un ordre institutionnel ou moral ou la construction d’un ego fût-il spirituel. Dans son ouvrage où il s’interroge sur l’avenir du Christianisme, Maurice Bellet envisage plusieurs possibilités : sa disparition dans la culture, une auto dissolution, une restauration et un replâtrage. Il développe une quatrième hypothèse qui prend acte de la disparition d’un système religieux lié à l’âge moderne de l’Occident, mais laisse intact le surgissement inouï, parce que inaudible dans une institution cléricale, de l’Évangile. Cette parole « déloge de toute installation chrétienne » vécue comme « l’analogue de ce que fut le judaïsme » pour les premiers chrétiens. Car, écrit-il, toute religion peut devenir « le grand Inceste meurtrier où l’homme voudrait asservir son inaccessible source »1.

En ce début d’année, ce n’est pas la puissance, la richesse ou le refuge fondamentaliste qu’il faut nous souhaiter mais le maintien en nous de la capacité d’accueil à ce qui nous arrive comme trace de Celui qui vient et qui ne cesse de créer et de recréer toute chose. Il s’agit de garder en nous la passion de l’éveil ou, pour reprendre le titre d’un récent ouvrage qui regroupe des entretiens avec des chercheurs spirituels, « Oser l’émerveillement »2.

Bernard Ginisty

1 – Maurice Bellet, La quatrième hypothèse. Sur l’avenir du christianisme. Éditions Desclée de Brouwer, 2001, page 114

2 – Frédéric Lenoir et Leili Anvar, Oser l’émerveillement. Entretiens avec Bruno Giuliani, Thierry Janssen, Alexandre Jollien, Jacqueline Kelen, Edgar Morin, Marion Muller-Colard, Christiane Rance, Éditions Albin Michel/France Culture, 2016.

Publié le 4 janvier 2017 par Garrigues et Sentiershttp://www.garriguesetsentiers.org

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