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Si on mettait le "sacerdoce" au frigo ?

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Paul TIHON
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prêtres © Catho Bordeaux @ flickr - Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)


Qu’on se rassure, c’est le mot qu’il s’agit de mettre au frigo ! Un article qui attire notre attention sur ce que les mots véhiculent, trop souvent à notre insu. Le choix des mots qu’on utilise : une belle marge de liberté pour chacune et chacun…

L’article, écrit par Paul Tihon, s.j., membre depuis plus de 45 ans de la petite communauté La paroisse libre de Bruxelles, entre en résonance avec les thèmes de la CCBF. Sa thèse : tout le langage qui tourne autour du "sacerdoce" est chargé de confusions et de malentendus. A la faveur de ces confusions, il est manipulé pour protéger des pouvoirs qui n'ont rien d'évangélique. Sa proposition qui en découle : bannissons de notre langage les termes de "sacerdoce" et "sacerdotal" et ne manquons aucune occasion d'inviter les autres à faire de même. 

Il y a bien longtemps que les exégètes et les théologiens (à l'époque les théologiennes étaient encore peu nombreuses) ont critiqué l'usage du vocabulaire "sacerdotal" pour désigner les ministères dans l'Église et en particulier les prêtres.

Il faut dire que sur ce point le français (comme quelques autres langues) nous joue un mauvais tour à cause de sa pauvreté. Il utilise le même mot, "prêtre", pour traduire deux termes qui ont un sens très différent : presbyteros, qui signifie ancien, et hiereus, qui signifie "fonctionnaire du sacré" (en latin, sacerdos, qu'il faudrait traduire par "sacerdote"). Or ce sont là des termes qui appartiennent à des registres très différents. Hiereus, sacerdos, désigne le membre du groupe qui, dans la religion grecque, romaine ou juive, est chargé officiellement de la gestion du culte, des rapports avec le divin, bref, du sacré. Et toute la catégorie du sacré consiste à distinguer des lieux, des personnes, des temps, en les mettant à part du "profane". Littéralement, pro-fane, c'est ce qui hors du temple, le fanum. Le profane, c'est le quotidien, la vie de tous les jours...   

Faut-il le rappeler ? Le Nouveau Testament n'utilise le langage sacerdotal, emprunté au registre du sacré, que dans deux cas : pour Jésus, notre unique "Grand Sacerdote" (archiereus), et cela, uniquement dans la Lettre aux Hébreux, texte typiquement judéo-chrétien ; et pour le Peuple de Dieu pris dans son ensemble, qui est "un sacerdoce saint" (1 Pierre 2, 5).

En revanche, tous les mots qui désignent les fonctions et services dans l'Église évitent systématiquement ce registre du sacré. On parle de superviseurs (episcopos, devenu "évêque"), d'anciens (presbyteroi, dont nous avons fait "prêtres"), de pilotes, de présidents, de serviteurs (diacres), etc. Jamais de "sacerdotes".

Sans doute, très tôt le vocabulaire sacral, celui du Premier Testament et celui des religions grecque et romaine, a fait son entrée dans les textes chrétiens. Mais l'ancienneté de cette pratique ne suffit pas à la légitimer.

On parlera d'inculturation, et c'est sans doute une part de l'explication. Il fallait bien, dira-t-on, que la religion nouvelle se situe par rapport aux religions environnantes, qui avaient toutes un sacerdoce, un corps de spécialistes députés à la gestion du sacré. Quel était l'équivalent dans les groupes des chrétiens ? Dès Ignace d'Antioche, au début du deuxième siècle, on dit : c'est l'évêque ; et on lui attribue les titres de "sacerdos" et de "pontife". Mais cette assimilation est plus que contestable, elle est dangereuse. En effet, elle compromet à mon sens une affirmation centrale de notre foi : l'Évangile instaure entre l'humanité et le Dieu de Jésus-Christ une relation d'une telle nouveauté qu'elle exclut l'existence d'une caste de médiateurs spécialisés dans le traitement du sacré. Il n'y a entre Dieu et l'humanité qu'un seul médiateur, Jésus Christ. Sur ce point, les réformateurs voyaient juste.

Cela n'empêche nullement d'affirmer que l'Église compte depuis les origines une certaine répartition des rôles, et la plupart des exégètes font remonter jusqu'à Jésus la désignation du groupe des Douze, que Luc va appeler "apôtres". J'ai rappelé plus haut quelques-uns des titres pour désigner ces diverses fonctions. Mais dans le Second Testament, cette répartition des rôles ne compromet en rien l'égalité fondamentale des croyants : "Ne vous faites pas appeler “maître”, car vous n'avez qu'un seul maître et vous êtes tous frères." (Mt 23,8)

Cela n'empêche pas non plus de concevoir ce que j'appellerais la structure ministérielle de l'Église comme faisant partie de sa "sacramentalité" – et donc de parler d'un "sacrement de l'ordre" (la tradition mérite d'être respectée !). D'où l'on voit aussi qu'un certain usage du vocabulaire du sacré est inévitable, même en régime chrétien, à condition de bien le comprendre : les "sacrements" sont des actes ou des situations qui ont une portée symbolique, qui concourent à manifester quelque chose de la nouveauté évangélique. Lorsque nous célébrons l'eucharistie, toute une série d'indices distinguent cette assemblée d'un simple repas fraternel ou d'une réunion de militants. Mais ces indices n'ont en réalité d'autre fonction que de nous faire percevoir, en des moments privilégiés, que toute l'existence est en réalité un "lieu d'eucharistie". Toute "messe" est toujours "la messe sur le monde" dont parlait Teilhard.

Mais la tendance à séparer le sacré du profane est si enracinée dans le psychisme humain qu'elle risque de voiler la nouveauté évangélique, en réintroduisant des médiations, des intermédiaires, entre Dieu et son Peuple, entre Dieu et chacun et chacune de nous. Tentation spontanée peut-être, car si le voile du Temple est déchiré, si chacun et chacune a désormais accès à Dieu sans passer par des "états-tampons", on se trouve exposé en direct à la merveille, à l'étrangeté, à la proximité incompréhensible de celui qui est "plus intime à moi-même que moi-même"... Mais du même coup, on mesure quelle autre tentation surgit alors : celle du pouvoir attribué à ces "fonctionnaires de Dieu" – pour parler comme le traducteur de Drewermann. Pouvoir sur les comportements, pouvoir sur les consciences. Pouvoir d'autant plus subtil qu'il ne se reconnaît pas lui-même et se désigne comme service. Compensation du "sacrifice" que fait le "sacerdote" en "consacrant" son existence à s'occuper à notre place du "sacré"... 

C'est là, à mon avis, soit dit en passant, une des racines les plus profondes de l'exclusion des femmes de l'ordination "sacerdotale". J'ai été plus d'une fois amené à discuter les arguments de ses défenseurs. Certains de ces arguments ne tiennent guère la route – ainsi le sophisme qui consiste à dire : "Si Jésus l'avait voulu, il l'aurait fait." L'argument le plus difficile à réfuter relève de la symbolique sacramentelle. Et il est vrai que plus d'un texte du Second Testament utilise la symbolique homme-femme pour éclairer des aspects de la réalité christique. Ainsi dans la lettre aux Ephésiens (5,25-27). Mais il ne suit pas de là qu'on puisse transposer cette symbolique à des situations qui relèvent d'une conception du sacré que le théologien que je suis considère comme pré-chrétienne. Il est difficile, en contexte chrétien, de justifier une symbolique qui joue sur la différence des sexes, alors qu'"en Christ il n'y a plus l'homme et la femme" (Galates 3, 28).


Je plaide donc pour la vigilance linguistique sur ce point. Au lieu de "sacerdoce", parlons de "presbytérat" ou de "prêtrise". Au lieu d'ordination sacerdotale, disons donc "ordination à la prêtrise", ou "au presbytérat". Et ainsi de suite. Petite chose peut-être. Je la crois importante pour l'évolution des mentalités.


Paul Tihon

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On permet aux fidèles laïcs de lire la Parole, de donner la Communion, parfois de prêcher. Il faut aller plus loin en permettant à des paroissiens sélectionnés, formés et dignes de présider le Repas du Seigneur, de célébrer l’Eucharistie. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre solution à la » « disette » eucharistique dont sont victimes de plus en plus de fidèles en raison de la raréfaction inexorable des prêtres. Les prières que les catholiques adressent à Dieu pour obtenir de saints prêtres restent vaines. La réponse du Seigneur est peut-être que les catholiques doivent apprendre à se passer de prêtres ordonnés pour devenir prêtres eux-mêmes, conformément à leur baptême.

Françoise Lanoy

En réponse à M. Alain Scheuir :

Quand Jésus dit "Faites cela en mémoire de moi", il s'adresse à tous ses disciples présents et à venir et pas à des fonctionnaires du sacré qu'il n'a pas institués. Il n'y a donc pas de permission à solliciter de qui que ce soit quand le Seigneur en personne nous invite à faire mémoire de Lui.
Et pour répondre à son invitation, il serait souhaitable, dans un premier temps, de se réunir les uns chez les autres. Au début, je doute qu'il y ait foule car beaucoup de chrétiens ont "chosifié" l'eucharistie et sont attachés à la croyance dans laquelle les clercs les ont entretenus : un Jésus enfermé dans l'hostie puis tenu à disposition dans le tabernacle. Bref, un objet de consommation magique que les laïques ne peuvent pas fournir.
Il me semblerait naturel que la personne qui invite préside elle-même ou demande à une autre de s'en charger. Je ne vois pas quels critères de sélection il y aurait lieu de mettre en place en matière de formation et surtout qui en jugerait. A priori, cette personne n'aurait pas à prêcher ? Cela a vraiment trop duré les monologues moralisateurs et les fadaises sans aucune prise directe avec la vie comme on en entend trop souvent dans les églises! C'est déjà beau qu'une personne accueille chez elle, ait une foi profonde en Jésus et que sa vie en reçoive tout son sens. A partir du moment où son attitude est faite de respect, de simplicité, de naturel et sa diction parfaite pour prononcer les paroles de l'Eucharistie, et que puisse se dérouler également un partage de la parole entre tous, détendu et fraternel et dont personne n'est exclu, ne serait-ce pas déjà beaucoup ?
Je ne pense pas qu'il soit judicieux qu'une personne détienne un monopole de président(e), de rigidifier les choses et de favoriser ainsi une mentalité de propriétaire de sa fonction, comme on le constate chez certains laïcs chargés de services en Eglise. Quant à la dignité de la personne : qui peut en juger ? Dieu seul voit dans les consciences. Et l'institution de droit divin a largement démontré son manque de flair pour sélectionner les siens. D'ailleurs qui peut prétendre bien connaître une personne, même après l'avoir fréquenté pendant des années ? Ne vaut-il donc pas mieux adopter a priori une attitude de confiance et adapter les pratiques avec souplesse en fonction des milieux ?
Bien cordialement,
Françoise Lanoy

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