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Notre « Dame Fraternité »

Loïc de KERIMEL
Notre-Dame de Paris
Notre Dame de Paris. 20 avril 2019 © Michel Bouvard


Dans un petit livre très remarquable, Situation de la France (DDB, 2015), publié à la suite des attentats de 2015, Pierre Manent pointait, pour les catholiques, le risque de « répondre aux défis qui les assaillent en adoptant la posture défensive et réactive […]. Clercs et laïcs serrent les rangs et cherchent refuge dans une forteresse catholique, rétrécie et ébréchée. » Vu sous ce filtre, l’incendie qui a très gravement atteint la cathédrale Notre-Dame de Paris ce lundi 15 avril 2019 acquiert une forte charge symbolique. Les catholiques de France n’ont-ils pas là l’heureuse l’opportunité d’apporter, moyennant un effort résolu de décentrement, leur propre contribution à la réflexion qui s’engage du fait des invitations pressantes à la reconstruction de la cathédrale incendiée ? Pierre Manent n’hésitait pas à ajouter que « l’Église catholique est la moins intolérante et la plus ouverte des forces spirituelles qui nous concernent. […] Dans la fragmentation spirituelle qui affecte le monde occidental, elle est le point fixe qui se soucie de se rapporter intelligemment à tous les autres points et auquel les autres points peuvent essayer de se rapporter. » Contrairement à ce que pourra faire croire une lecture hâtive vu l’audace de certaine proposition, le présent texte n’est nullement animé d’un esprit polémique. Comme chaque fois, passé le temps du deuil, la catastrophe ouvre un champ à une espérance ravivée.

Puisqu’il le faut et que, d’un seul cœur et d’une seule âme, la nation tout entière s’est engagée à reconstruire Notre-Dame de Paris, nous serions tous bien inspirés de réfléchir au préalable à l’usage que l’on compte en faire après restauration afin que l’opération puisse être conduite en fonction de ce que cette réflexion aura fait apparaître. On le dit, le redit et le célèbre de multiples manières depuis ce lundi 15 avril 2019 : Notre-Dame de Paris est à la fois le fleuron des cathédrales catholiques de France et un symbole de l’unité du « pays des droits de l’homme », c’est-à-dire d’une nation farouchement et légitimement laïque et républicaine, soucieuse, depuis 1789, de donner à son histoire une dimension d’universel. L’émotion, les réactions et la solidarité qui se manifestent gagnent à être entendues et comprises sur ce double registre. Notre-Dame de Paris n’est pas, ne peut plus être la propriété des seuls catholiques. Construite durant le Moyen-Âge, avant le schisme d’Occident, Notre-Dame de Paris est aussi la cathédrale de celles et ceux qui sont aujourd’hui protestants. Quant à l’autre « bord », la multitude de celles et ceux qui ne croient pas au ciel, souvenons-nous que le dernier président de gauche qu’ait eu notre pays n’a pas hésité, comme ses prédécesseurs de la IIIRépublique, à demander lui aussi que ses propres obsèques y soient célébrées. Depuis les lois de séparation, les cathédrales sont propriété de l’État et affectées au culte catholique de manière « gratuite, exclusive et perpétuelle », sauf désaffectation.

Les catholiques de France s’honoreraient donc et pourraient trouver là une occasion de dépasser par le haut la très grave crise institutionnelle que traverse en ce moment leur Église s’ils prenaient l’initiative de proposer pour une Notre-Dame de Paris du XXIe siècle une configuration et une institution du lieu qui soient à la hauteur des réactions que suscite le récent incendie. Depuis sa dernière restauration par Viollet-le-Duc, à une époque donc où l'Église catholique était encore très loin d’imaginer avoir un jour à renoncer à sa prétention à gouverner universellement les peuples et les consciences – le Sacré-Cœur, édifié quelques années plus tard, en témoigne ! –, le paysage tant politique que culturel et religieux de notre pays a connu des bouleversements inouïs. La séparation des Églises et de l'État suivie de la réconciliation républicaine des deux France, d’une part, et, d’autre part, la Shoah, autrement dit la compromission, par action ou par omission, de responsables civils et religieux français avec l’entreprise d’extermination des juifs d’Europe, fruit d'un antisémitisme multiséculaire auquel chacun reconnaît aujourd’hui que les deux millénaires d’antijudaïsme proprement chrétien – l’accusation de « peuple déicide » ! – ont apporté une contribution décisive. Abomination heureusement suivie, elle aussi, à l’initiative de Jules Isaac, ce grand historien français de confession juive, de la fondation en 1948 – l’année même de la fondation de l’État d’Israël – de l’Amitié judéo-chrétienne. Une reconstruction de Notre-Dame qui, d’une manière ou d’une autre, ne concevrait pas structure, fonctionnement et vie du lieu à venir en tirant, du fait de tout ce / tous ceux qu’elle représente, la leçon de ces deux événements – par exemple en restaurant « à l’identique » – renoncerait à sa responsabilité patrimoniale et ne ferait qu’embaumer un cadavre et pétrifier la vie.

Les catholiques de France – et toutes les bonnes volontés qui choisiraient de se joindre à eux – pourraient ainsi, toute proportion gardée, s’inspirer de l’esprit de la résolution 181 de l’ONU qui, dès 1947 et parce que le conflit israélo-palestinien était déjà gros des conséquences funestes et tragiques qu’il continue d’avoir depuis, prévoyait le placement de Jérusalem « sous régime international ». Par l’intermédiaire de la conférence épiscopale et de l’archevêque de Paris, le peuple catholique de France ne pourrait-il pas inviter la communauté nationale tout entière à faire de la future Notre-Dame de Paris, moyennant sa « désaffectation » volontaire, un lieu qui ne soit plus réservé au seul culte catholique ? Rien ne le justifie plus dans la situation multiconvictionnelle actuelle – dont témoignent entre autres les millions de touristes qui la visitent chaque année et qui pleurent aujourd’hui avec nous, français, devant ce grand corps partiellement calciné et détruit. Un lieu donc délibérément affecté à l’entretien et à la célébration de l’uni-diversité nationale, mais aussi européenne et mondiale, sous toutes ses formes : pas seulement le dépassement « œcuménique » des schismes d’Orient et d’Occident – l’unité des chrétiens –, mais aussi celui du tout premier schisme qui a consommé la séparation des chrétiens et des juifs lors de la conversion de l’empire romain au christianisme : la conversation (et la conservation !) des grandes formes de sensibilité religieuses représentées sur le territoire national et, donc logiquement aussi, de l’islam. De sorte, compte-tenu du « double registre », qu’il faudrait pouvoir, dans ce lieu emblématique, intégrer à cette conversation générale l’expression qui se nomme elle-même « laïque » du sentiment républicain, autrement dit de ce que nous avons « en commun ».

Cela reviendrait concrètement à affecter l’édifice rénové à l’étude et au culte de la « fraternité », cette troisième personne de notre trinité républicaine qui a bien besoin en ce moment d’être célébrée et priée. Notre-Dame de Paris deviendrait ainsi notre « Dame Fraternité ». La Révolution Française avait approché quelque chose de semblable, mais prétendant l’obtenir par la contrainte et à la force du poignet, et le catholicisme étant ce qu’il était alors, cela ne pouvait qu’échouer. Notre pays et notre Église ont aujourd’hui l’heureuse opportunité de tabler sur une tout autre configuration du sens commun. Une nouvelle fois, reconstruire Notre-Dame de Paris à l’identique serait une grave erreur. Ce serait, chez nous, comme ces pays qui, aujourd’hui, mettent délibérément de l’huile sur le feu en choisissant de transférer leur ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, faire droit à un système et une sensibilité pour lesquels l’avenir est dans le retour des nations, la fermeture des frontières et la chasse aux étrangers.

Un tel projet ne pourrait qu’enthousiasmer ce que notre pays compte de brillants architectes, de grands intellectuels et artistes. Comme de splendides réussites en témoignent – la pyramide du Louvre, etc. –, ils sauraient inscrire dans une durée qui dépasse nos existences individuelles l’heureuse alliance entre ce dont le passé nous fait, à nous les vivants d’aujourd’hui, la grâce d’hériter – les tours, les façades et les rosaces sont conservées –, et le neuf et l’inouï que ce passé a rendu possibles et qui sera pour un avenir auquel nous ne serons plus présents ce qu’a été Notre-Dame de Paris jusqu’à l’incendie : une contribution majeure au bonheur d’exister. Avoir l’audace d’inscrire dans la durée la mutation que notre monde, et pas seulement notre Église ni seulement notre pays, est en train de vivre en osant le mariage entre le très ancien et le très contemporain.


Loïc de Kerimel
19 avril 2019

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Commentaires
Philippe LECOQ

Un des nombreux délires "intellectuels" qui circulent actuellement et qui montrent le fossé qui s'est creusé entre une élite qui prétend détenir une vérité conceptuelle et une base plus "populaire" qui voudrait qu'on respecte aussi sa sensibilité et ses droits à son propre rêve et à faire parler son cœur.

Ghislaine De Sazilly

Donner à Notre Dame un visage ouvert sur le monde, oui. Mais garder son esprit chrétien es essentiel pour moi. Cela ne s'oppose pas à la fraternité. Mais son image doit rester au-dessus des convictions politiques, elle est de plus loin, d'ailleurs tout en restant au cœur de la libre intimité de chacun, elle doit manifester la transcendance et ne pas s'éloigner des paroles du Christ.

MARGUERITTE Xavier

Pour concrétiser ce mouvement dédié à la cathédrale de la Fraternité: ne gaspillons pas ce milliard déjà récupéré. Consolidons à l'identique la cathédrale d'aujourd'hui et faisons un lieu de rassemblement de la fraternité. Donnons l'essentiel de la somme pour régler un bout du problème de la pauvreté et de nos frères et soeurs les émigrés de notre sol.

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