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Notre Dame

Arnaud de BOISSIEU
Notre-Dame de Paris
Notre Dame de Paris © Dmitry Dzhus from London Creative Commons (CC BY 2.0)


En 2011, j’ai tenté d’écrire quelques réflexions sur le lien qui unit théologie et architecture. Je commençais cette réflexion à Notre Dame de Paris, en ces termes :

Je suis parisien et j'aime flâner dans la grande ville. J'aime la succession des quartiers, où l'on change de siècle en passant un trottoir. J'ai longtemps pensé que Paris était la plus belle ville du monde. Elle n'est que mon village natal, ce qui n'enlève rien ni à sa beauté, ni à sa grandeur. Cependant la visite de quelques autres belles villes dans le monde m'invite à relativiser mon chauvinisme en gardant intact mon enthousiasme. Mais je n'ai qu'un village natal et toute visite, tout passage à Paris, même rapide, tout transport, même dans les souterrains du métro, revêtent immanquablement un air de pèlerinage. Parmi les bribes de mes pèlerinages parisiens, je ne manque pas de revenir de temps à autre à Notre Dame.
Notre Dame de Paris domine le cœur de la cité. Quelle joie d'entrer dans la cathédrale, même au milieu de l'afflux continuel de visiteurs et de touristes, à moins que ce soit à cause d'eux, pour goûter la relative solitude de l'immersion dans la foule ! Quand j'entre dans Notre Dame, je suis comme aimanté : j'abandonne un moment le flot canalisé des touristes qui font le tour de la cathédrale par les bas-cotés, et je vais me planter dans le fond de la cathédrale. Je me place en son axe central. Une cathédrale a un axe, ce n'est pas une banalité. La nef apparaît alors dans son entière majesté. J'ai d'abord été aimanté par ce point d'observation du fond de la nef, je suis maintenant invité par la forêt régulière des piliers à lever les yeux vers le sommet de la voûte, jusque loin au-dessus de l'autel. Je reste debout et immobile. Je m'imprègne de la cathédrale. Depuis le point où je me tiens, je n'ai pas besoin de me tordre le cou pour regarder haut et loin. Rien de plus banal, dans une église ? Que non ! Rien de plus extraordinaire que ce simple positionnement. Écoutez, voici que la cathédrale me livre un message muet et essentiel. Je suis attiré, aimanté ai-je dit, par l'architecture de ce haut lieu qui me fait regarder dans une double direction : loin et haut.

Écoutez, c'est la cathédrale elle-même qui m'inscrit dans son mouvement, en une sorte de réflexe induit par l'architecture du monument, et ce réflexe n'est ni fortuit, ni banal, ni évident. J'ai ressenti assez rapidement, c'est-à-dire il y a bien longtemps, que ce réflexe devait être un discours sur Dieu, ou plutôt un message sur Dieu.
Où est Dieu ? À cette question difficile, je reçois une réponse de la cathédrale, et, ce qui est remarquable, je la reçois avant même de la formuler. Je reçois une réponse de Notre Dame de Paris. J'ai reçu d'autres réponses dans les quelques grands monuments religieux que j'ai eu la joie de visiter. L'architecture est-elle un discours de théologie ? Un discours bien particulier, qui transcende les langues, qui se donne à lire en deçà des mots, qui s'adresse à un être très profond, qui parle à mon inconscient de si profonde manière qu'il en devient lisible au travers même des cultures... Un Chinois ou un Indien de visite à Notre Dame reçoit le même message, même s'il ne l'analyse pas de la même manière. Pour peu qu'il soit intéressé par la dimension silencieuse et profonde de la cathédrale, il est imprégné de son mystère comme je le suis moi-même.
Revenons à Notre Dame. Regarder loin et haut inscrit en moi-même deux dimensions fondamentales de la religion chrétienne : l'histoire et la transcendance, la révélation et l'immanence. Jésus Christ est-il vrai homme et vrai Dieu ? Les évangélistes ont écrit des récits imagés pour tenter de le faire comprendre à leurs lecteurs. Les architectes n'ont pas de mots, mais la disposition des pierres est une autre forme de récit. Voilà ce que me souffle Notre Dame de Paris, voilà le message théologique qu'elle inscrit en moi à mon insu. Imaginez qu'on pose la question suivante : quelle cathédrale faudrait-il bâtir dont le message serait « Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme » ? La réponse serait, à n'en pas douter, Notre Dame de Paris.

Que dire en 2019, après l’incendie qui l’a ravagée ? Faut-il exprimer la tristesse immense qui m’a envahi, à la suite de tant de fidèles de son architecture millénaire ? La haute nef existe toujours, mais les voûtes en partie effondrées ne donnent plus guère envie de lever la tête. Au fond de la cathédrale, la croix qui domine l’autel reste intacte, mais je ne me permets pas d’en tirer leçons ou conclusions. J’ai vu quelques laides photos retouchées la faisant resplendir de mille éclats lumineux au milieu des décombres noircis. Un goût de miracle ou de revanche stupidement déplacé.
La cathédrale malade, ravagée, ne donne plus guère envie de regarder haut. Le toit calciné n’attire pas. Mais elle donne envie, plus encore maintenant, me semble-t-il, de regarder loin, très loin. Dans l’adversité, elle a gardé son axe.

Dans Notre-Dame ébranlée, la réponse à la question "Qui est Dieu ?" demeure plus prégnante et plus mystérieuse encore. Entière ou blessée, la cathédrale ne me livre rien d’autre qu’une source de l’insondable mystère divin. Peut-être m’incite-t-elle, bien involontairement, à chercher avec plus encore d’acuité "Où est Dieu". La question reste bien évidemment entière. Notre Dame brûlée, diminuée, m’invite à répondre : du Christ, il ne reste qu’une croix intacte. Et si Dieu est quelque part, alors Il est devant, loin devant. Très loin.


Arnaud de Boissieu – avril 2019
Prêtre de la Mission de France, accueil des marins au port de Casablanca.

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