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Ne nous soumets pas à la tentation !

THÉOPHILE
Jésus dans le désert. I.N. Kramskoi (1837-1887).Domaine public

 

Dans la prière du « Notre Père » une phrase pose souvent problème : Ne nous soumets pas à la tentation ! Comme si Dieu pouvait prendre plaisir à tester nos capacités de résistance ! Tombera, tombera pas ? Peut-on imaginer un père qui se livrerait à ce jeu avec ses enfants, sinon sadique ou pervers ? Il faut bien admettre que la traduction française du « Notre Père » ne nous facilite pas la tâche. Le latin – et ne nos inducas in tentationem – se montrait plus proche du texte grec, qui dit plus exactement : Ne nous introduis pas dans la tentation. Il n’est au moins pas question de « soumettre ». Mais que faut-il entendre alors par « introduire » ? Ne jouons-nous simplement sur les mots ? Déjà dans certains épisodes de l’histoire biblique, telle l’épreuve d’Abraham devant sacrifier son fils, ou celle du peuple d’Israël errant à travers le désert, Dieu, comme un potentat antique, semble tester la fidélité de ses élus. Mais le Nouveau Testament ne dit jamais que Dieu nous tente. L’apôtre Jacques l’exclut même explicitement : «Chacun », dit-il, » est éprouvé par sa propre convoitise» (Jc 1, 13-14). Comme dans le récit des tentations de Jésus, ce n’est jamais Dieu qui met à l’épreuve, mais Satan, qui signifie en hébreu : lAdversaire. De cet adversaire, personne ne nous dit qu’il a forme humaine… ni corne, ni queue, ni pieds fourchus. Il est ce qu’il est : un trompeur, un semeur de division, un provocateur. Il se manifeste ici comme un esprit – une force spirituelle – qui s’oppose au projet salvateur de Dieu. Est-il en nous, au dehors de nous ? À chacun d’y répondre selon l’expérience de « sa propre convoitise ». Pour comprendre la demande sur la tentation, suivons Jésus au désert. Le texte de l’évangile ne dit pas que Dieu a mis Jésus à l’épreuve, qu’il a cherché à le faire entrer dans des tentations, comme on conduit une proie vers un piège. Mais il dit bien que c’est l’Esprit qui a poussé Jésus au désert « où, pendant quarante jours, il fut mis à l’épreuve ». Il s’agit là d’un moment très fort de la vie de Jésus, sous le regard de son Père. La formule : Ne nous introduis pas dans la tentation, est à comprendre, comme le propose la Traduction œcuménique de la Bible : Ne nous expose pas à la tentation, formule qui souligne la gravité du risque. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, de sorte que le disciple demande au Père de veiller sur lui lorsque, dans la descente de ce fleuve, il doit traverser des rapides. Méditant le récit de l’Exode, et plus précisément le passage qui rapporte les épreuves rencontrées par le peuple d’Israël au désert, saint Paul nous explique que ce sont les hommes, dans leur orgueil, qui se permettent de tenter Dieu. Et Paul ajoute : « Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen den sortir et la force de la supporter» (1 Co 10, 6-13). Ainsi le sens de la prière s’éclaire. Une autre interprétation, plus savante, montre que le fidèle demande à Dieu de le préserver d’entrer dans les vues du Tentateur, de pactiser avec l’Adversaire. La 1ère lettre à Timothée parle plus simplement de « tomber dans la tentation » (1 Tm 6, 9) ; c’est l’expression retenue par le langage populaire. Dans notre récit des tentations, l’Adversaire suggère à Jésus d’user de sa puissance pour lui-même. Mais il se trahit : c’est pour asseoir son propre pouvoir qu’il évoque la puissance de Dieu. Quand Pierre s’offusque sérieusement de voir Jésus envisager la perspective prochaine de son rejet et de sa condamnation à mort, celui-ci lui réplique vertement : « Passe derrière moi, Satan : Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mc 8, 27-35). Au pied de la croix, les scribes et les bien-pensants reprendront la même provocation, mais Jésus alors se tait : « Il en a sauvé dautres, quil se sauve lui-même, sil est le Christ de Dieu, lélu ! » Les soldats aussi se moquaient de lui ; sapprochant pour lui présenter du vinaigre, ils disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » [] Lun des malfaiteurs crucifiés linsultait en disant : « Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous aussi » (Luc 23, 35-39). L’analogie frappante entre ces propos et ceux du Tentateur. Si tu es le roi des Juifs Jésus est adjuré de présenter un visage de Dieu conforme à celui que nous nous en faisons : tout-puissant, triomphant, dominateur. Le tournant est dramatique. S’il avait écouté ses interlocuteurs et était descendu de la croix, tout le monde à cet instant aurait cru en lui. Peut-être était-ce le rêve de Judas ? Un Dieu des performances et des réussites ! Un Dieu impatient, exigeant, qui saurait utiliser les hommes à son avantage. Un Dieu dont les humains pourraient à leur tour se servir pour nourrir leurs propres ambitions… La tentation n’a rien perdu de son actualité ! Mais Jésus, en offrant sa vie, est venu effacer cet image-là, nous découvrant un visage de Dieu qu’aucune religion n’avait jamais encore proposé jusque là : un Dieu allant jusqu’à se dépouiller de tout pouvoir, se laissant anéantir par amour des hommes, Combien de fois, prenant le parti du Tentateur, n’aimerions-nous pas détourner Dieu de lui-même. Dans nos prières, ne sommes-nous pas entraînés à lui dire : - Sers-toi de ta puissance, montre ton pouvoir, atteste que tu es le plus fort ! Encore une fois : sauve-toi toi-même ! Jésus, au contraire, est venu pour montrer un Dieu capable de se donner « jusqu’à la fin », tel que le dit Jean lors du Lavement des pieds (Jn 13, 1). 1er dimanche de Carême, année C, 2013 Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13. THEOPHILE

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