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Nativité de saint Jean Baptiste

THÉOPHILE

Qu’arriverait-il si le soleil décidait de se fixer définitivement au zénith, nous enveloppant perpétuellement de sa lumière ? Ou s’il restait caché à l’horizon pour ne plus jamais resurgir ? Les solstices (du latin sol, « soleil », et sistere, « s’arrêter, retenir ») sont des événements astronomiques qui depuis la nuit des temps suscitent crainte et soulagement : l’azimut du soleil, à son lever comme à son coucher, semble alors s’immobiliser pendant quelques jours, avant de se rapprocher à nouveau de l’est au lever, de l’ouest au coucher. Ce moment où le jour ou la nuit s’éternisent est, pour de nombreux peuples, l’occasion d’un frisson religieux ou d’une fête. Dans l’Ancienne Égypte, le solstice d’été marquait le début d’une nouvelle année ; chez les Amérindiens, c’était l’occasion d’une danse consacrée au soleil. De nos jours encore à Stonehenge, qu’il vente ou qu’il pleuve, des milliers de faux druides et pseudo-celtes se rassemblent pour fêter dans le cercle de pierres dressées le passage à l’été. Et ce n’est sans doute pas un hasard si la récente « fête de la musique » a été fixée à cette même date. Veillant à convertir les célébrations païennes, le monde chrétien fixait au 24 juin – le jour où le soleil atteint son point le plus haut dans le ciel, et six mois avant Noël – la naissance de Jean Baptiste. N’est-ce pas lui qui disait, à propos du Christ : « Il faut qu’il croisse et que je diminue » ? Qui est-il ? Un original, fondateur d’une secte comme il y en avait plusieurs dans la Judée du Ier siècle, ou comme l’affirmera Jésus, un prophète et même le plus grand de tous ? Un historien juif contemporain des évangélistes, Flavius Josèphe, dépeint l’étonnant prédicateur des bords du Jourdain comme « un homme de bien, qui incitait les Juifs à la pratique de la vertu, à la justice les uns envers les autres, à la piété envers Dieu ». Dans un contexte où la propagande apocalyptique attisait la haine de l’occupant romain, les Juifs de Palestine attendaient un messie libérateur. Comme il arrive souvent dans de telles circonstances, des voix exaltées annonçaient la fin prochaine de l’univers, l’avènement du « grand soir », le règlement de tous les comptes, le début d’une ère nouvelle. Ailleurs des penseurs inspirés commençaient à se demander où cette succession d’empires mondiaux – babylonien, perse, grec, romain – pouvait bien conduire, quitte à en appeler à une catastrophe universelle capable de substituer, d’un grand coup de baguette divine, le règne de Dieu à la force païenne. Fuyant la dépravation de la vie urbaine, des communautés de rigoureuse observance se regroupaient dans des régions désertiques, revendiquant une pratique intégrale de la Loi. Ainsi des Esséniens, tandis que les Pharisiens, dans les villages, prenaient la direction des synagogues. Telle est la toile sur laquelle Luc peint la naissance du Baptiste, empruntant le style littéraire que l’on trouve dans les textes de la Bible pour annoncer la naissance des prophètes : « Il marchera devant le Seigneur avec l’esprit et la puissance du prophète Élie. » La mission de Jean est définie par l’ange dans les termes dont use le prophète Malachie pour annoncer le retour d’Élie. Mais Jean, s’il est présenté comme cousin de Jésus, appartient par son père Zacharie à un tout autre milieu : une famille sacerdotale. Donc prêtre et prophète, qui par un rituel d’eau invite ses contemporains à accueillir le Royaume. À sa naissance, en rompant avec la tradition du nom, son père se distance des rituels du Temple. Le précurseur se nommera Jean : « Dieu fait grâce ». Dans l’évangile de Marc, il est présenté comme un solitaire, vêtu à la manière des Bédouins vivant au désert. Une image traduit l’effacement du prophète devant son Maître : il n’est pas digne de délier la courroie de ses sandales. Le geste est emprunté au rite du baptême : on déliait ses sandales pour se baigner dans le Jourdain. Le judaïsme de l’époque connaissait des bains rituels pour retrouver, à travers la purification du corps, la pureté de l’âme. Jean ne s’accroche pas à la pratique du rite : « Moi je vous baptise dans l’eau en vue du repentir. Mais celui qui vient derrière moi est plus puissant que moi… Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11). Jean en appelle à la transformation des consciences. Il ne s’agit plus d’obéir à une loi, « car des pierres Dieu peut faire surgir des enfants d’Abraham » (Mt 3, 9) : le Baptiste laisse entrevoir une Alliance nouvelle, relevant de l’appartenance du cœur. Il annonce la venue de plus grand que lui. Jean ne revendique aucun pouvoir, n’accapare pas la Parole : il s’efface devant « celui qui doit venir ». Le baptême dans l’Esprit Saint et le feu annonce une création nouvelle. Si le prophète a des mots durs à l’égard des pharisiens et des saducéens au service du Temple, son accueil est large à l’égard de tous ceux qui cherchent Dieu et l’interrogent naïvement : « Que devons-nous faire ? ». Sa réponse n’a pas pris une ride : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, que celui qui a de quoi manger fasse de même… Ne molestez personne ; ne dénoncez pas faussement et contentez-vous de votre salaire ! » (Lc 3, 10-14). Jean n’exige pas des pratiques ascétiques et prend garde de ne pas entrer dans les conflits politiques qui échauffaient les mentalités. Il demande simplement la justice, enseigne la charité comme un partage avec les nécessiteux, ne postule pas de rupture avec la profession, mais – répondant à des soldats – de l’exercer loyalement. Par là, il annonce l’Évangile de Jésus, qui allait s’adresser à tous. Perdu dans la foule, Jésus l’écoute et s’avance vers lui. Jean proteste de son indignité, mais Jésus lui rappelle que c’est dans l’effacement de soi que doit « s’accomplir toute justice ». C’est ainsi que Jean Baptiste rend témoignage à Jésus : « Celui qui vient après moi est devant moi, parce qu’il était avant moi » (Jn 1, 15). Philippe Baud Nativité de saint Jean Baptiste: Isaïe 49, 1-6 ; Actes 13, 22-26 ; Luc 1, 57… 80

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