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Moyen-Orient : retrouver la parole

Jésuites

Synthèse d’un texte produit par un groupe de jésuites liés au Proche-Orient

Une cellule de réflexion, constituée de jésuites liés au Proche-Orient, s’est penchée sur le sort des chrétiens d’Orient, et la contribution qu’ils peuvent apporter à la vie de leurs pays. En juin 2016, cette cellule a publié un document dont vous trouverez une synthèse ci-après. N’hésitez pas à faire connaître cette réflexion rigoureuse, réalisée par des hommes connaissant « le terrain », tout en étant bien au fait du risque d’amalgames et de simplifications lorsque nous évoquons la situation du Proche-Orient.
Comme l’indique la lettre de présentation de ce document, signée par le P. Adolfo Nicolás (Général de la Compagnie de Jésus jusqu’en novembre 2016) :
Ce texte ne prétend pas énoncer une position officielle qui serait avancée par la Compagnie de Jésus ou son Supérieur Général, mais il prétend – à partir de l’expérience de jésuites qui connaissent bien le terrain – livrer à la lecture, la réflexion, la discussion et l’action une perspective générale sur le rôle des chrétiens au Proche-Orient.
Il est écrit pour être connu et discuté dans les communautés jésuites, mais aussi dans les institutions et œuvres liées à la Compagnie de Jésus (universités, collèges, revues, mouvements, etc.). J’espère que ces discussions aideront à des prises de conscience et à l’émergence de nouveaux projets. Le texte peut être reproduit dans des revues, ou utilisé lors de réunions.
Il est écrit pour être porté à la connaissance de tous ceux et celles qui, dans l’Église et dans la société civile, désirent avoir un écho, issu du Proche-Orient lui-même, de ce qui se passe dans cette région du monde. Le document n’a pas été écrit pour rester dans un tiroir, mais pour être porté largement à la connaissance de toute personne intéressée.

Moyen-Orient : retrouver la parole (vous trouverez la version intégrale ici)

Le malheur que nous vivons actuellement au Moyen-Orient s’enracine dans des conflits locaux, régionaux et internationaux ; dans la concurrence entre les puissances mondiales pour la mainmise sur les ressources de la région ; et dans les luttes internes pour la justice sociale, la liberté et l’émergence de régimes politiques qui respectent la dignité humaine.
Toutes les composantes des sociétés sont touchées, à commencer par les différentes communautés chrétiennes, musulmanes et juives – en particulier en Palestine, Syrie, Irak, Libye et Yémen... Devant ce drame, il faut briser le silence et réveiller les consciences de chacun et de la communauté internationale.
Évidemment, les communautés chrétiennes figurent parmi celles qui subissent cette situation catastrophique. La présence plurimillénaire des chrétiens en Orient est désormais gravement menacée. Les chrétiens de tout le Proche-Orient, en particulier au Liban, en Jordanie, en Palestine et en Égypte sont pris par une angoisse profonde et s’inquiètent de leur avenir.
Les difficultés des chrétiens relèvent de raisons diverses. Tantôt ils se trouvent identifiés à l’Occident contre lequel un profond ressentiment habite les esprits de beaucoup de musulmans depuis la chute de l’Empire ottoman, mais surtout depuis la création de l’État d’Israël et la naissance du conflit arabo-israélien. Tantôt ils sont visés parce qu’ils sont tout simplement l’élément le plus faible de la société, parfois accusés d’apporter leur soutien aux régimes en place. Tantôt, c’est le fait même qu’ils soient chrétiens qui est insupportable aux éléments les plus radicalisés des islamistes. Ils sont ainsi les cibles naturelles des violences qui déchirent les pays du Moyen-Orient, violences aveugles qui n’épargnent aucune composante des sociétés de ces pays. Il n’est pas possible non plus d’oublier la situation en Terre Sainte où l’absence de règlement politique crée une tension permanente entre Palestiniens et Israéliens porteuse d’une violence que subissent les deux peuples.
La tragédie des chrétiens d’Orient mais aussi de tous les peuples arabes ne devrait pourtant pas empêcher de voir un signe d’espoir dans l’avènement des soulèvements populaires. Que signifient-ils ? Les peuples de la région veulent une vie meilleure; les régimes successifs n’ont pas réussi à faire progresser leurs sociétés respectives ; l’islam politique qui a souvent été la seule force d’opposition organisée a complètement échoué à produire un système de gouvernement capable d’intégrer les principes de la modernité. Au début des soulèvements, les peuples ont brandi le slogan de la dignité en manifestant un désir d’émancipation nourri par les valeurs de la modernité, de la démocratie, des droits humains, de la justice sociale, et de l’ouverture culturelle que facilitent les moyens de communication. Ces soulèvements n’ont toutefois pas eu de traduction concrète et efficace dans des programmes économiques et politiques. La faiblesse persistante des autorités centrales vis-à-vis des défis de leur pays, et l’absence d’une opposition ayant une politique unifiée et claire, ont dramatiquement laissé la place au chaos, aux surgissements de l’extrémisme et aux interventions extérieures.

La parole au cœur du politique
La crise du Moyen-Orient est avant tout une crise de la Parole. Parole confisquée voire muselée, parole tronquée ou mensongère, parole déconnectée de la vie des gens… L’aspiration est grande de la part des populations de la région d’avoir enfin le droit à la parole. Cette liberté d’expression est notamment revendiquée dans la vie politique souvent pervertie par le clientélisme, le clanisme, la corruption et l’instrumentalisation des religions. L’économie quant à elle fait souvent l’objet d’une mainmise par des milieux proches du pouvoir. La sphère politique est alors prise en otage par de groupes qui se sont accaparés le pouvoir. Dès lors, le repli sur sa communauté d’appartenance apparaît le plus souvent comme la moins mauvaise solution. L’un des enjeux est de permettre un accès véritable d’hommes et de femmes représentatifs aux responsabilités politiques, permettant ainsi un renouvellement des classes dirigeantes.
L’éducation à la démocratie demande un engagement résolu de tous, à commencer des autorités politiques des pays, mais aussi de toutes les institutions éducatives. C’est en effet par la culture, la connaissance et la rencontre des autres que la méfiance, les préjugés, et les lectures simplistes de la réalité disparaîtront, et qu’ainsi pourra se tisser un corps social.
La situation du Moyen-Orient manifeste également une crise spirituelle et religieuse. Les drames que connaît la région, le rétrécissement de l’espace public, les difficultés économiques persistantes conduisent beaucoup de personnes à n’avoir que les rites et la tradition de leurs communautés comme seuls lieux d’affirmation de leur identité humaine et spirituelle.
En beaucoup de situations, ce sont les responsables religieux qui ont un rôle politique. Et de nombreux problèmes, qui sont avant tout politiques, n’ayant pas été traités comme tels, ont peu à peu déserté ce registre pour passer vers celui du religieux, avec tous les risques de communautarisation voire de radicalisation.

L’engagement chrétien
La présence chrétienne dans la région est ainsi fortement ébranlée. Mais l’identité chrétienne ne peut être seulement une identité en opposition (chrétien parce que non-musulman ou non-juif), ni être seulement la gardienne d’une tradition rituelle et liturgique si importante soit-elle, ni même une valeur ajoutée pour l’émigration, mais bien une affirmation positive, consciente, et renouvelée dans une véritable expérience spirituelle personnelle et ecclésiale.
Cet engagement chrétien passe par le développement d’une théologie de la « résistance spirituelle ». Cela signifie approfondir l’appartenance personnelle et communautaire au Christ qui redonne sens à une présence parfois fragilisée par la violence et l’intolérance, ou menacée par les courants individualistes et consuméristes. Cet enracinement spirituel sera porteur d’un élan renouvelé pour manifester l’attention, la proximité, et la miséricorde de Dieu dans les différentes réalités de la société, notamment l’éducation, la santé, et le développement. En choisissant de s’engager de nouveau dans cette voie d’ouverture qui refuse les replis communautaires et confessionnels, l’Église au Moyen-Orient se veut porteuse de valeurs humaines au service de tous les citoyens, en particulier des plus faibles de la société.
Le fondamentalisme musulman, la radicalisation de certains courants de l’islam, la folie de groupes comme l’État islamique sont des sources légitimes de peur pour les chrétiens. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de musulmans sont aussi victimes de cet extrémisme issu de leur propre religion. La grave crise que connaît l’islam dépasse le Moyen-Orient et concerne le monde entier. Il est désormais difficile de savoir de quel islam l’on parle, tant les situations, les références, les allégeances… sont nombreuses et complexes.
Plus que jamais il convient, quand cela est encore possible, de permettre, même modestement, des rencontres. C’est une connaissance personnelle de l’autre qui fait baisser la peur et permet de renouer la confiance. Il y a ensuite un combat commun à mener pour aider à la mise en place d’un état de droit, démocratique, respectueux des légitimes aspirations des personnes et des groupes qui le constituent.

La responsabilité internationale
Enfin, il n’est pas possible de regarder cette région en proie à des drames violents et meurtriers en faisant abstraction des influences et responsabilités régionales et internationales. La volonté de faire advenir la paix et la stabilité dépasse la seule responsabilité des acteurs locaux. Et il est légitime d’interroger les politiques menées, les intérêts recherchés, les financements opérés par les uns et les autres, et qui ont conduit à la situation que nous connaissons.
La responsabilité des puissances concernées et de la communauté internationale dans son ensemble est engagée pour sortir d’un certain machiavélisme, de la passivité ou de combats idéologiques qui ne feront qu’aggraver le gâchis humain, moral, et culturel si lourd que connaît depuis trop longtemps le Moyen-Orient. À cet égard, le règlement juste et digne, trop longtemps repoussé, du problème israélo-palestinien qui a miné toute la région depuis des décennies aidera à ouvrir de nouvelles perspectives d’entente et de vie commune.

Choisir de parler, et prendre soin de la qualité de la parole avec les autres, c’est la première étape d’un long processus de reconstruction d’une région, où les chrétiens ont toute leur place, et qui a tant à apporter à ses habitants et au monde.

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