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Mon curé qui savait tout !

Anne SOUPA

C’est une histoire, qui aurait pu inspirer Alphonse Daudet. Angéline la raconte comme une fable pour nous faire sourire. Tous les détails sont faux parce que le principal est absolument authentique. Les faits se sont déroulés en France, cette année.

C’est un petit pays comme il y en a des milliers ; une grosse bourgade, avec sa gendarmerie, son collège et son petit supermarché, ses deux pharmacies et ses trois boulangeries, et deux cafés, un qui fait le PMU, et l’autre qui étale ses tables sur la place sous les platanes. Ici c’est déjà un peu le sud. Au printemps, on se croirait au paradis, et l’été, l’air devient si sec et si brûlant qu’il faut bien le rafraîchir avé le pastis servi avé l’accent qui chante un peu mais qui aussi roule des cailloux.

Ah, j’allais oublier, le principal… du moins dans mon histoire : notre église, une belle grosse église plantée là depuis des siècles. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’un curé pour nous et tous les villages des environs. Alors, le curé, il vit à moitié dans sa voiture. Le reste du temps, il rencontre tous les gens qui s’occupent de la paroisse, les dames qui font le catéchisme, qui visitent la maison de retraite, qui préparent les enterrements, les baptêmes, les mariages, qui mettent des fleurs devant l’autel, époussettent les bancs. Non, allez, j’exagère, il n’y pas que des dames, il y a aussi quelques messieurs. Par exemple, il y a Jacques, l’ancien professeur de musique du collège qui fait chanter tout le monde à la messe.

Cet homme-là, c’est un gentil, tout simplement… Sauf que sa vie n’a pas été très simple. D’abord, il a épousé une fille qui est partie un beau matin en lui laissant un marmot de trois ans. Plus tard il est tombé amoureux d’une jolie professeur de mathématiques. Vingt-cinq ans et trois enfants plus tard, l’ennui s’est installé et l’amour s’en est allé. Comme il n’y avait plus d’enfants à la maison, ils ont divorcé en se promettant de rester amis, et ils l’ont fait.

Il pensait son cœur trop vieux pour aimer encore quand il a rencontré Bénédicte, une dame veuve, toute de douceur et de délicatesse et dotée d’une voix ravissante. Bénédicte, comme son nom l’indique, était une bénédiction. C’est elle qui l’avait ramené à Dieu… et à l’Église, et c’est ainsi qu’il est devenu le chef de chœur de la paroisse.

Enfin, ce que je vous raconte là, c’était du temps de notre ancien curé, un brave curé, tout en rondeur, bien reconnaissable à son polo de curé ; un fils du pays qui forçait volontiers l’accent pour raconter les histoires de l’Évangile comme si elles s’étaient passées dans la montagnette d’à côté. Hélas, notre bon curé était trop vieux alors l’évêque nous a envoyé un curé tout neuf, tout coincé dans son col tout noir. Un beau jeune homme aux idées aussi claires que ses yeux qui sait repasser ses chemises et qui n’a pas besoin de porter de polo.

Notre nouveau curé est un modèle récent très bien équipé. Il a fait de longues études, et du coup, il sait tout, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Ainsi, il gagne beaucoup de temps puisqu’il n’a pas besoin d’écouter, seulement de dire ce qu’il faut faire.

Par exemple, il a dit à la vieille Geneviève, une ancienne maîtresse d’école qui ne fait jamais de fautes d’orthographe que désormais il s’occuperait lui-même de la feuille paroissiale, parce qu’avec son ordinateur ça va vite. Du coup, c’est lui qui est obligé de faire les photocopies, ce qui est un peu long, parce que la machine chauffe et qu’il faut attendre un peu entre chaque tirage de vingt copies.

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Et bien pour vous montrer qu’il y a parfois des signes de la Providence dans les toutes petites choses, vous allez voir !

Notre bon Jacques, donc, qui avait cru qu’il avait le cœur trop vieux s’était trompé d’une grosse dizaine d’années. Mais un soir il avait porté la main à sa poitrine, avait chancelé, et était mort d’une crise cardiaque avant l’arrivée des secours.

Lecteurs, lectrices, ne pleurez pas, ne vous affligez pas, n’avait-il pas eu une belle vie l’ami Jacques ? Il avait beaucoup aimé et avait été aimé en retour. Il ne faisait de doute pour personne que Dieu l’accueillerait à bras ouverts et qu’il pourrait unir sa voix à celle des bienheureux et des anges.

Enfin, pour personne… C’était trop dire. Notre nouveau curé, lui, savait que ce Jacques-là était un pécheur qui avait divorcé deux fois et vivait comme un adultère avec une troisième femme. Il n’était donc pas question qu’il lui célèbre des obsèques de bon chrétien. C’était non négociable !

Je ne vous répéterai pas les mots qui ont été échangés. C’est que voyez-vous dans ce pays, on a la langue bien pendue. Enfin, même affublé de noms d’oiseau, le jeune homme n’en démordait pas et personne ne pouvait l’obliger à faire ce qu’il ne voulait pas.

C’est là que mon histoire va commencer à vous réjouir !

Ah, il ne voulait pas le faire, se dirent les paroissiens en colère, et bien on allait voir… Et on a vu !

Car voyez-vous, Monsieur le nouveau Curé était déjà homme d’habitude et tous les vendredis matin, il s’occupait de « sa » feuille paroissiale, et avec la vieille photocopieuse, cela prenait du temps. Or, il se trouve que la machine est installée au presbytère, sous l’escalier, dans une petite pièce qui a une porte, une porte qui a une clé, une clé qui est à l’extérieur, car il faut fermer cette porte. Monsieur le Curé a été très ferme sur ce point : « Ce presbytère est ouvert à tous les vents. Désormais, il faudra fermer les portes ! » Alors, ce matin-là, quelqu’un a écouté les ordres… et a fermé la porte !

Et ce matin-là, justement, c’était le matin de l’enterrement de Jacques. Allez savoir comment cela s’est produit ? Quand le corbillard est passé devant l’église, il a ralenti comme pour la saluer une dernière fois au nom de Jacques… et puis finalement, il s’est arrêté. Les gars des pompes funèbres, des bons gars du pays, ont saisi le cercueil pour offrir à Jacques un dernier petit tour, un au revoir. Et justement, dans l’église, il y avait les amis de Jacques, qui s’étaient réunis pour prier pour lui ! Ses amis, ses enfants, ses petits-enfants, les femmes qu’il avait aimées, ses anciens élèves, et ses amis professeurs… Et puisque Jacques était là, on en a profité, on a remercié le bon Dieu de nous avoir fait connaître une bonne personne comme Jacques, et on lui a recommandé de lui donner une belle place dans son paradis… On a ri et pleuré et même sa première femme a dit que c’était l’homme le plus gentil qu’elle avait jamais rencontré dans sa chienne de vie. Pour finir, on a tous suivi le corbillard jusqu’au cimetière.

Et quand on est revenu, saperlipopette ! Voilà qu’on avait malencontreusement fermé la porte du local à photocopie en enfermant Monsieur le Curé. Le pauvre !

On lui a dit qu’on était vraiment désolé, qu’on avait juste appliqué ses consignes : fermer les portes à clé.

Je ne vous cache pas qu’il était très, mais vraiment très fâché, surtout qu’il avait bien vu le corbillard. Quand il a crié qu’on n’avait pas le droit, Geneviève qui pourtant est une toute petite dame, toute menue s’est haussée sur la pointe des pieds, elle lui a pointé un doigt menaçant de maîtresse d’école sous le nez en disant : « Ah, Monsieur le Curé, ne nous parlez pas comme ça ; les chrétiens, on ne les enterrera pas comme des chiens, que ça vous plaise ou non. Cette église, elle est à nous, pas à vous. Ce sont nos ancêtres qui l’ont bâtie, alors ce n’est pas un petit monsieur tout juste sorti des écoles qui va nous apprendre ce que nous avons le droit de faire ou pas. » Là dessus, elle a tourné les talons et elle est retournée à ses chers rosiers.

Et Monsieur le nouveau curé, aux yeux et aux idées claires, il est monté chez lui en grimpant l’escalier à grandes enjambées furieuses.

Et nul ne sait quand il redescendra.

Angéline