Vous êtes ici

Mon cœur n’était-il pas tout brûlant… Onzième dimanche -

THÉOPHILE

Jésus ne parle pas du haut d’une chaire. Il aime transporter ses auditeurs en plein champ de vie. C’est l’art de la parabole. Comme le bâton de Moïse qui fait jaillir l’eau du rocher, les paraboles sont destinées à ouvrir des sources inconnues enfouies dans le cœur de chacun. Il nous révèle son royaume dans l’ordinaire de nos vies. Aujourd’hui, c’est la végétation qui éclate à l’approche de l’été, non seulement dans la nature mais dans la poésie des textes bibliques proposés par la liturgie de ce dimanche. Ces images évoquées portent un message d’espoir et d’encouragement. Ezéchiel nous parle d’un jeune rameau, cueilli pour être greffé sur la plus haute montagne d’Israël ; le symbole s’adresse à des gens qui vivent loin de chez eux, déportés à Babylone après la destruction du Temple de Jérusalem (en 587 av. J.-C.). Dans les branches de cet arbre nouveau, les oiseaux feront leurs nids : on les entend déjà chanter. Dans sa seconde lettre aux Corinthiens, Paul évoque aussi la condition d’exil ; nous sommes encore tous très loin de Dieu sur cette terre. Pour le moment « nous cheminons dans la foi », c’est-à-dire « sans voir ». Mais nous entendons un appel à mettre notre « pleine confiance dans le Seigneur ». Encore une fois, c’est là un message d’encouragement. Enfin l’Évangile nous parle des ces graines de moutarde qui sont les plus petites des semences dans le creux de la main, mais d’où peuvent naître les plus grands arbres. Voilà des images semées dans nos cœurs pour nous aider à fonder nos vies sur autre chose que nos compétences, nos réussites, nos performances. La terre et ses sillons disent notre faiblesse et nos labeurs quotidiens. Par-dessus viennent la pluie et le soleil : l’imprévisible et constante action de Dieu, qui peut faire lever sa semence même au désert, même dans l’exil intérieur, même dans l’obscurité des jours incertains. L’espérance est bien plus qu’une rêverie consolatrice. Elle se présente comme une confiance qui demeure quand les espoirs terrestres eux-mêmes disparaissent. Elle est comme une petite lumière qui point au fond d’un couloir, un chemin dessiné par des pas qui nous précèdent dans une dense forêt. Les paraboles végétales parlent clair, évoquant la mystérieuse énergie qui concourt au renouveau constant de la nature. Plus tard les théologiens rangeront l’espérance entre la foi et la charité parmi les vertus théologales. Vertu, c’est-à-dire « force » ; théologale, c’est-à-dire « qui nous parle de Dieu ». Pour le peuple d’Israël, l’espérance tendait vers la venue du Messie. Les évangiles, s’ils n’emploient pas le mot, sont tous dominés par l’attente du règne de Dieu : règne de justice et de paix dont Jésus accomplit la venue. Dans l’évangile de Jean, et plus particulièrement dans les entretiens du Christ après la Cène, l’objet de l’espérance devient plus explicitement une entrée des disciples dans l’intimité du Père et du Fils, à laquelle l’Esprit les conduira. Mais que d’épreuves d’abord à traverser, à commencer par la passion et la mort de Jésus qui sera pour eux un grand ébranlement pour leur foi. Comme pour nous quand nous ne voyons plus où va le chemin. C’est saint Paul qui va le premier traiter explicitement de l’espérance en lui donnant comme objet la résurrection, vue notre pleine association au Christ dans « l’état de gloire » où il est déjà parvenu et où il nous attend. En affirmant « notre espérance, c’est le Christ » (Col 1, 27), il trace l’itinéraire du chrétien qui, pour avancer, s’appuie également sur la foi et la charité. Car ces trois vertus sont inséparables et s’offrent comme carburant de route. L’espérance nous pose aujourd’hui de profondes questions. Après avoir entretenu au 20e siècle de grandes utopies universalistes, notre monde est revenu brutalement de beaucoup d’illusions. La dernière – du moins en Occident –fut sans doute, en 1989, celle qui s’offrit avec la chute du mur de Berlin. On se prit alors à rêver d’un monde enfin réconcilié, fraternel, pacifié. C’étaient compter sans toutes les tensions et violences que nous avons vu éclater depuis lors. L’autre écueil majeur est constitué par les nombreux problèmes environnementaux qu’ont entraînés les progrès technologiques et des bouleversements économiques dont la démesure inquiète la planète. La question s’est posée aux chrétiens de savoir dans quelle mesure ils pouvaient participer aux espoirs d’un monde meilleur que l’homme réaliserait lui-même ? Elle était déjà présente au moment de la confrontation du christianisme avec le marxisme. Pour illustration, rappelons la crise qu’a traversée l’Eglise catholique lors de la décision de Pie XII de mettre un terme à l’expérience des prêtres ouvriers, en 1954. Affirmer que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde n’est en effet pas une raison pour refuser de s’investir dans les transformations et les améliorations sociales de la planète. Cet espoir d’un avènement de plus de justice doit assurément être encouragé par la foi, nourri par la charité, dans la mesure où il s’accorde avec la capacité d’anticiper la réalisation des béatitudes : donnant à manger à ceux qui ont faim, revêtant ceux qui sont nus, prenant soin de ceux qui sont malades, accueillant ceux qui sont étrangers… Ce sont là des exigences qui s’imposent aux chrétiens à toutes les époques. Et c’est en portant ces témoignages que nous devenons nous-mêmes des signes d’espérance pour le monde aujourd’hui. Avec le don prophétique qui était le sien, frère Roger, le prieur de Taizé, publiait en 1976 un petit livre qu’il intitulait « Vivre l’inespéré » : car le chrétien se tient aujourd’hui entre le doute et la foi, entre la confiance et l’incertitude, marchant sur cette crête où il guette la lumière. Son cœur et son esprit ont été dépouillés des formules qui pouvaient satisfaire autrefois les générations de ses aînés : il est à nu sous le vent des questions. Dieu se cache, à moins qu’il soit trop éblouissant pour être vu. Mais le Christ est là, auprès de chacun d’entre nous, tellement lié à l’homme par son incarnation qu’il demeure en chacun de nous, même à notre insu. Mais, vivant en moi, il est aussi en tous et en avant de nous. Il ouvre ainsi la route en nous appelant à le suivre. Espérer, c’est s’avancer vers Lui, sans craindre la pauvreté de nos moyens, confiants que nous pouvons recevrons de lui le courage de persévérer dans nos engagements et les énergies de nos recommencements. Puissions-nous dire un jour, comme les compagnons d’Emmaüs : « Mon cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de moi pendant qu’il me parlait ? » Philippe 11ème dimanche B 2012 Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34

 
Rubrique du site: 
Commentaires des lectures dominicales
Ajouter un commentaire