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La meilleure place ?

Paule ZELLITCH

Dimanche 7 août 2016 – 22e dimanche du temps – Luc 14, 1.7-14

Des personnes tentent de se soustraire à une règle de bienséance en choisissant les meilleures places. Qu’il s’agisse ou non de défaillances du discernement personnel, le maître de maison joue son rôle en rétablissant chacun dans la place qui lui revient. À ce stade du récit, nous pourrions nous demander si l’instance de hiérarchisation, la régulation des comportements sont extérieures au sujet.

Mais est-ce si simple ? Ne négligeons pas de nous confronter aux nombreux glissements de sens que ce texte comporte et, si des questions restent ouvertes, tant mieux ! Elles nous garderont vivants…

« Quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. » Voici un « va » et, pour un motif surprenant dans la bouche de Jésus : ne pas risquer d’être humilié. Deux questions surviennent. Aller se mettre à la derrière place, par orgueil, par vanité ? Et un homme, une femme, capables de savoir qui ils sont, ce qu’ils valent, peuvent-ils être captifs des humiliations ou des honneurs ?

Le récit, au futur, met l’accent sur l’action du maitre de maison : il « viendra » et il « te dira : 'Mon ami, avance plus haut', et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui sont à table avec toi. »

Le rédacteur a semé, l’un après l’autre, tous les ingrédients susceptibles de nous aider à goûter la fine pointe de ces versets. Reprenons, attentivement. Ce jour de Sabbat, la plus importante des fêtes de la tradition juive, se déroule chez un pharisien, respectueux de la Torah. Jésus en qualité d’invité participe à ce repas liturgique qui célèbre le septième jour du récit de la Genèse. 

En de telles occurrences, la règle veut que les invités, choisis par le maître de maison, soient rassemblés sur des critères précis et codifiés. Le degré de connaissance de la Torah et de tout ce qu’elle induit déterminent l’ordre du placement à table.

Et de quoi Jésus parle-t-il s’agissant du Sabbat ? Il parle de noces. Et qui dit noces dit Alliance et amour. En ce jour de Sabbat sont célébrées les noces du Créateur et de sa créature. La Création, comme récit d’épousailles. Musique du Cantique des cantiques ! Ces « viendra » et « te dira », au futur, évoquent la rencontre ultime, celle où chacun est à sa « juste place », célébration de toute collaboration à l’agir de Dieu !

Le texte, tout en finesse, creuse ce sillon. Une double évocation, celle de la fin de l’histoire et celle de la vie, en Dieu. « Quiconque s’abaisse sera relevé. » Il n’est plus question ici d’être abaissé, mais de s’abaisser, acte volontaire que seul l’homme libre peut poser et qui suppose une vraie connaissance de soi, des autres. C’est de cela dont il est question dans le récit du lavement des pieds : un abaissement pour le relèvement de chacun, pour un peuple constitué d'hommes et de femmes capables de s'abaisser. Voilà qui signe un retournement radical que seuls des êtres débarrassés de la pesanteur du paraître peuvent vivre. Une liberté pas si ordinaire que cela et qui se manifeste par une parole, un cœur aux intentions droites !

En ces temps dramatiques que nous traversons et à l’orée d’importantes échéances électorales, nous sommes tous les proies des champions de la prise de parole, de la première place, qu’ils viennent de la sphère politique, financière, religieuse. Croiser leur regard, c’est croiser ces questions : « As-tu entendu mon intervention ? », « As-tu lu mon article ? » Lever la patte dans l’espace public, tels des chats, est devenu leur seul impératif et ne pas être béat d’admiration devant le moindre de leur petit rot est passible d’exclusion et d’humiliation. Crime de lèse narcisse ! De tels comportements sont-ils le fait d’hommes et de femmes libres, soucieux d’autrui ? Ces versets sont la plus vibrante des réponses à ces façons idolâtres et manipulatrices ! Silence, respect ; ne rien envahir, ne rien instrumentaliser, mais penser et agir pour le bien commun et parfois au détriment de soi-même.

Nos concitoyens, nos coreligionnaires ont des yeux et des oreilles et ils sont encore nombreux à espérer des hommes et des femmes qui ne se propulsent pas aux meilleures places... des personnes fortes en somme !

 

Paule Zellitch

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