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Manifeste des "Chrétiens en Vaucluse" à l’occasion des élections de 2017

CCBF

Devant les tentations de repli et de quête identitaire qui se manifestent dans notre département et qui séduisent de plus en plus de chrétiens, nous Chrétiens en Vaucluse, nous prenons la parole pour alerter sur les risques que ces tentations font courir à notre société. Nous témoignons que la diversité de ceux qui la composent peut être une chance et une richesse si nous choisissons l’ouverture au monde, la solidarité et le partage, l’écoute de l’autre et le dialogue, le souci des plus fragiles et la fraternité.
Notre confiance s’enracine dans notre foi, celle de l’Église avec laquelle nous sommes en communion dans sa recherche de fidélité à la parole du Christ : « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais un étranger, j’étais nu, malade, en prison et vous êtes venus jusqu’à moi… En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25.). »
Elle s’appuie également sur la conviction que mentalités, cultures et religions peuvent coexister et s’enrichir mutuellement de leurs différences et que notre avenir, et celui de notre pays, dépend de notre capacité à construire une vie ensemble. Comme l’ont souligné les évêques de France récemment : « « Qu’on le veuille ou non, notre société est devenue multiculturelle. »

1. Nous constatons que le vote FN est souvent lié à des peurs, (sentiment d’abandon et d’injustice, insécurité, voire désespoir) …

  • Peurs réelles : peur de tomber dans la pauvreté, peur des difficultés économiques, peur du chômage. Malaise devant le statut de la femme chez certains musulmans ;
  • peurs fantasmées : par méconnaissance de l’Islam et manque de contact avec des musulmans. Crainte de « l’invasion » avec la multiplication visible des foulards et l’ignorance des nombres réels. On entend : « On n’est plus chez nous ».

et à des précarités réelles :

  • En PACA, la pauvreté est particulièrement prégnante. Le départmet du Vaucluse est le plus touché. Avignon est la première grande ville avec 29% des habitants pauvres, dont la moitié vit avec environ 764 euros par mois. Les communes de Carpentras, Cavaillon, Apt, sont dans le peloton des villes les plus pauvres. Le département de Vaucluse a le plus fort taux de chômage de la région (13 %). Les pouvoirs publics sont en panne de politiques volontaristes pour réduire les inégalités territoriales (rural/urbain, quartiers riches/quartiers pauvres). Un Plan local pour l’insertion existait depuis 22 ans sur le grand Avignon, il vient d’être abandonné sans qu’un autre dispositif ait été proposé.

Dans le même temps et sur ce terreau, le vote Front National a prospéré et atteint des scores très lourds :

  • En 2015, aux élections régionales, 51,28% des voix se sont portées sur le Front National avec des sommets jamais atteints dans les villes principales du département ;
  • Les discours et les actes de rejet de l’étranger, de peur de l’autre, de renfermement sur soi, de renvoi dos à dos des personnels politiques, se multiplient ;
  • Les plus exclus y trouvent les causes et explications de leurs malheurs ainsi qu’une façon d’abattre « le système ». Les mieux installés ou plus nantis y trouvent une façon de se justifier pour renforcer des protections contre tout ce qui est différent et dérangeant.

Pour certains, un monde semble s’écrouler. La tentation est grande de se livrer entre les mains de ceux qui, jouant de cette situation de crise, renforcent les peurs et promettent des solutions radicales.

2. L’extrême droite (dont le Front National FN) avance ses solutions :

Devant les changements en cours dans notre société, les stratégies de l’extrême-droite (et notamment le FN) visent :

  • à exacerber les peurs, en s’emparant de tout événement pour grossir les « périls » et prédire la catastrophe :

     

    Un article de Paris-Match a fait grand bruit en stigmatisant un quartier entier d’Avignon. Il affirmait que les autorités y toléraient le règne du salafisme sur la population massivement prise en otage.

  • L’annonce de l’installation par la préfecture de 30 demandeurs d’asile dans un lieu isolé du Vaucluse a provoqué des communiqués incendiaires sur les dangers potentiels encourus par la population, les femmes, les enfants, etc.

  • à simplifier les analyses jusqu’à la caricature :

     

    méconnaissance de l’Islam, dont on ne retient que quelques aspects grossiers « religion de la violence et de la soumission » ;

  • théories abusives sur la démographie, pour annoncer le « grand remplacement », l’« invasion » menaçante d’étrangers ;

  • refus de collaborer avec nos voisins européens, arguant des défauts de la construction européenne actuelle ;

  • critique du « laxisme » de tous les éducateurs et des juges ;

  • accusation des hommes politiques qualifiés de « tous pourris » ;

  • critique des media.

  • à annexer des traditions culturelles et religieuses du passé, pour en faire le socle d’une restauration de l’ordre social, ancré sur la soumission à l’autorité, le rejet du dialogue et des évolutions modernes. La religion catholique en particulier est instrumentalisée.

La députée du Vaucluse, Marion Maréchal Le Pen, se présente comme chrétienne « pratiquante » ; elle déclare approuver la « Doctrine Sociale de l’Eglise » ; de celle-ci elle ne retient que l’interdiction de l’avortement (qui ne fait pas partie de ce qu’on définit par Doctrine sociale de l’Eglise) et en néglige le fonds. Elle rejoint ainsi un courant présent depuis longtemps dans le Vaucluse, qui croit avoir trouvé dans ce parti un défenseur efficace de la foi chrétienne et des pratiques catholiques d’avant Vatican II.

Même lorsqu’ils sont conscients et inquiets de ces dérives, beaucoup de responsables politiques et religieux locaux se réfugient dans le silence face à ces affirmations et comportements de l’extrême-droite. Certains craignent, en prenant la parole, de donner à cette mouvance, une raison supplémentaire de déployer sa propagande et de développer l’inquiétude. Et surtout, prendre position clairement sur les sujets sensibles (sécurité, droits des personnes, accueil des migrants) risquerait de faire perdre des voix ou des pratiquants.

3. Face à ce constat nous disons NON aux divisions, et nous prenons le risque de l’espérance :

Face aux déséquilibres mondiaux, nous souvenant que les Pères de l’Europe étaient des chrétiens engagés, nous ne pouvons pas aujourd’hui fermer nos portes et renier les valeurs d’accueil et de fraternité auxquelles nous sommes attachés.
Nous savons que des chemins existent et nous voulons témoigner d’un certain nombre d’initiatives pleines d’humanité, où croyants et non-croyants se côtoient pour apprendre à vivre ensemble.

Á l’école :

En 2016, la Mairie de Caumont sur Durance, la Bibliothèque et l’école primaire proposent en partenariat un atelier d’écriture pour sensibiliser les CM2 à la poésie contemporaine. Les enseignants et des bénévoles, apportent leur concours à cette action ; cette collaboration redonne tout son sens à la notion de communauté éducative. Autour du thème Vivre ensemble, les élèves livrent dans leurs écrits leur quotidien imaginé et vécu. Ils se font l’écho de l’actualité immédiate : attentat de Paris, attentat de Bruxelles, la laïcité, le racisme, le racket, la violence, la peur, la solitude. Comment vivre sans avoir peur les uns des autres ?
Á la salle des fêtes, lorsque chaque enfant, devant la communauté du village, donne voix et réalité aux textes qu’il a composés, il accomplit un acte citoyen. Il dit tout haut qu’il refuse le rejet, les violences, le racket, qu’il veut accepter les différences.

L’accueil des demandeurs d’asile :

À Carpentras : pour l’accueil de 25 demandeurs d'asile, un collectif est créé, composé de différentes associations et de membres individuels bénévoles. Avant leur départ vers les CADA, les jeunes accueillis ont souhaité faire une fête qui a réuni près de 300 participants ; ils l’ont animée de leurs chants et danses et avaient préparé une partie du repas. "Merci la France!" ont-ils clamé en partant.
Lors du Conseil municipal le 27-9, un élu FN (catholique pratiquant) propose une motion " pas de migrants dans ma commune" que le Maire se refuse, heureusement, à mettre à l’ordre du jour.
À Avignon : en 2015, 300 personnes à Avignon répondaient à l’appel de la mairie pour recevoir des réfugiés.
L’accueil des demandeurs d’asile, venus principalement de pays en guerre, s’organise en Vaucluse. L’ADOMA, en regroupe plus de 100. Des accompagnateurs socioprofessionnels agissent au quotidien pour suivre et orienter les accueillis, afin de faciliter leur intégration dans notre société, avant l’obtention du droit d’asile à l’issue de leur parcours. Cet accompagnement se fait en lien avec diverses associations vauclusiennes, pour l’enseignement du français, les démarches administratives etc... D’autres associations, Welcome, Habitat et Humanisme, portent le même souci de l’accueil.
À Apt : le Conseil pastoral a organisé un goûter pour connaître les réfugiés syriens nouvellement arrivés.

Les activités culturelles :

À Avignon : des rencontres interculturelles ont eu lieu, ainsi que des rencontres festives avec des jeunes dans un quartier sensible
Des théâtres scolaires ont créé en 2015 des spectacles qui ont pour thème la joie de vivre ensemble entre jeunes de diverses origines, dans un esprit de fraternité, de liberté, d’égalité.
Le cinéma Utopia accepte de projeter des films à la demande d’une équipe de Cinéchange qui réunit pour des débats un public nombreux de divers horizons culturels entre personnes qui ne se rencontrent jamais : femmes maghrébines, anciens SDF, personnes handicapées, étrangers, personnes seules, en précarité ou non.

Le développement des liens de voisinage :

À Avignon : l’opération "Mosquées ouvertes", en janvier 2016, a mobilisé largement un public intéressé, qui a été frappé par la générosité de l’accueil.
Trois soirées ont eu lieu au presbytère St Ruf en 2016, pour une rencontre entre des habitants du quartier de milieux et de religions différents. Des paroissiens, dont quelques jeunes, ont assuré un accueil très chaleureux pour un repas partagé par 50 personnes. Un responsable musulman et un prêtre ont lancé le débat, avec comme objectif de creuser les 3 devises de notre République : Fraternité - Egalité - Liberté. Une ou deux questions guidait les échanges. Une mise en commun clôturait la soirée. Une belle réussite !
À Apt : participation importante de la paroisse aux journées Portes Ouvertes de la mosquée. En retour, les musulmans ont été accueillis pour une visite commentée de la cathédrale et un concert d’orgue.

Les rencontres interreligieuses :

À Avignon : depuis 20 ans, l’association DIRE (dialogue interreligieux) organise des échanges, des conférences, des visites réciproques entre chrétiens, bouddhistes, musulmans...
La Nuit des Veilleurs : à l’occasion de la journée internationale de soutien aux victimes de la torture, le groupe de l'Action des chrétiens pour l'Abolition de la torture (ACAT) d'Avignon a organisé un rassemblement silencieux sur la place Pie auquel environ 90 personnes de toute sensibilité religieuse ont participé dans le recueillement.
À Apt : après les attentats de Charlie, un texte commun aux représentants des catholiques, protestants et musulmans a été lu par l’imam à la mairie.
Une délégation de musulmans a participé à l’hommage rendu au P. Hamel lors de la messe des fêtes de la Sainte Anne.

Connaissance des autres religions :

Connaissance de l’Islam et du judaïsme: le CERCÁ (Centre d'Etudes et de Réflexion Chrétiennes d'Avignon) propose deux séries de rencontres à toutes les personnes intéressées par la formation et l’approfondissement du dialogue inter religieux:

  • sur la culture juive: découverte de la Torah, l'histoire du peuple juif, de sa pensée, et une initiation à l'hébreu biblique ;
  • sur " Les visages de l'Islam de France" avec la contribution d'imams et de croyant (es) musulmans du Vaucluse

4. Conclusion :

Les réflexions et les témoignages que nous proposons ici sont le fruit d’un travail collectif, dans un esprit de dialogue et d’ouverture. Ils ne prétendent pas à l’exhaustivité car ils s’appuient sur notre expérience locale, concrète, vécue dans les communes, les paroisses, les écoles, les associations, dans ces rencontres avec d’autres cultures, d’autres religions qui tissent notre vie quotidienne.
C’est tout cela que nous voulons faire connaître le plus largement possible autour de nous. Car nous pensons que cette réflexion peut nourrir un mouvement plus vaste et rencontrer des échos au-delà du Vaucluse, dans toute la France.
C’est pourquoi nous lançons un appel à toutes les communautés chrétiennes, aux associations diverses, aux chrétiens et, plus largement, à tous ceux qui le souhaitent, pour qu’ils témoignent avec nous à partir de leurs initiatives locales que le refus des différences et le repli sur soi que défend l’extrême-droite ne sont pas des solutions. Au contraire, nos expériences de partage et de vie ensemble sont les véritables germes d’un monde nouveau qui se construit pas à pas vers une fraternité à laquelle nous croyons que tous les hommes et les femmes de toutes origines sont appelés.

Chrétiens en Vaucluse regroupe depuis 2009 des chrétiens qui réfléchissent et agissent dans un diocèse en difficulté.
Renseignements et contact :
http://chretiens-en-vaucluse.com

Monique MORVAN 04 90 31 06 84
Joseph PACINI 06 90 23 09 12

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