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De la magie antique à l’ésotérisme technique

Jacques NEIRYNCK
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Domaine public


Si la magie peut sembler survivance folklorique, comment nous positionnons-nous face à la technique ?

Magie et animisme traditionnels
La conception animiste de l’univers surgit la première dans l’histoire de l’humanité, tout comme dans le développement de l’enfant. Dans cette représentation, les phénomènes positifs ou négatifs, qui affectent notre bien-être, voire notre survie, procèdent d’une intention occulte, attribuée à une nuée d’esprits invisibles. Cette volonté divine peut être amadouée par la magie, moyennant des prières et des sacrifices ou l’intervention d’un thaumaturge. Elle fut suivie historiquement par le polythéisme, la monolâtrie et enfin le monothéisme qui devient la religion du continent le plus avancé. En d’autres mots, la découverte d’une religion authentique procèderait selon ce schéma triomphaliste d’une évolution séculaire par purification de la source magique. Mais c’est négliger les régressions et les dérives.
Où en sommes-nous au début de troisième millénaire dans les sociétés dites évoluées ? Une magie basique est toujours présente dans les segments les moins instruits de la population : croyance dans l’horoscope ou la voyance, fascination pour les apparitions, adhésion à des sectes, méfiance à l’égard de la science et de la technique, engouement pour les médecines traditionnelles, superstitions diverses. On pourrait s’accommoder de cette régression que l’instruction éliminera s’il n’y avait pas une autre dérive. Au-delà de ces manifestations folkloriques, il reste à interroger notre relation avec la religion, la science et la technique.

La science de la chrétienté
Malgré les conflits historiques entre science et chrétienté, il faut d’abord rappeler que l’origine des sciences naturelles est strictement le produit du monothéisme abrahamique. Certes, la science grecque, durant le millénaire allant de -600 à 400, inventa une méthode mathématique rigoureuse avec la géométrie d’Euclide, toujours enseignée de nos jours. En revanche, l’astronomie s’embourba avec Ptolémée dans le système géocentrique, qui bloqua le développement de la mécanique pour seize siècles.
Pierre Abélard (1079-1142), Robert Grosseteste (1175 -1253) et Roger Bacon (1214-1294) furent les précurseurs de la méthode scientifique. Pour eux, aucun discours ne peut donner la certitude, tout repose sur l'expérience. Il ne s'agit plus d'enregistrer des faits ni de produire des raisonnements ; il faut choisir des mesures utilisables. Ces moines, imprégnés d’une théologie monothéiste, abandonnent logiquement la vision d’une nature mythologique, lieu de conflits confus entre les divinités gréco-romaines, acariâtres, despotiques et volages. Le Créateur unique, tout-puissant et infiniment bon, suscite la vision d’un Univers cohérent, gouverné par des lois stables.
Le concept de loi de la nature surgit trois siècles plus tard avec Kepler, Galilée et Newton. Pour ces chrétiens convaincus, le Créateur a édicté des lois, qui sont permanentes dans le temps et universelles dans l’espace : ce sont deux hypothèses audacieuses, qui furent toujours confirmées par l’observation. L’animisme était définitivement disqualifié. À la même période, les monarques de droit divin cédèrent la place à des monarchies constitutionnelles ou des républiques parlementaires : le chef n’édicte plus des lois qu’il enfreint pour manifester sa puissance car il est le premier à devoir les respecter. La Nature devient un État de droit.

Vivre hors magie
La révélation à Israël est apparue dans un contexte animiste qu’elle a lentement dépassé. Dans les textes bibliques, les interventions magiques abondent, des dix plaies d’Égypte à l’avalanche des malheurs frappant Job. Il faut en revanche souligner les anticipations prophétiques, par exemple la révélation de Yahvé à Élie sous forme d’une brise légère et non dans le tonnerre ou la tempête.
Jésus va encore plus loin : « Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » (Lc 13,4) Dieu ne fait pas écrouler les tours sur les méchants, pas plus qu’il ne fait tomber la foudre, ne déclenche des épidémies ou n’est responsable d’un déluge. Dans le contexte de l’époque, ce fut vraiment une révélation : la tour tombe parce que les équations de la stabilité des constructions le prédisent, parce qu’elle fut mal construite.
Vivre sous l’emprise absolue des lois de la Nature, l’admettre et en tirer les conclusions demande de la lucidité, du savoir, mais aussi une foi inébranlable en l’essentiel : le sens de la Création ne se déchiffre pas dans des prodiges, exceptions merveilleuses aux lois naturelles, mais dans l’existence même de ces dernières. Galilée le premier a dit que Dieu se découvrait à la fois dans la Bible et dans le livre de la Nature. Les lois naturelles en sont une manifestation, qui n’est par malheur perceptible clairement qu’à ceux qui en sont avertis.

Pour une pastorale de la réalité
Les survivances de la mentalité magique traditionnelle et l’apparition d’une croyance éperdue dans la magie de la technique posent deux problèmes bien distincts aux Églises.
Tout d’abord, comment se distancier de certains textes bibliques rédigés dans un contexte animiste en mettant en valeur ce qui annonce la sortie de cette mentalité ? Le choix des lectures dans les célébrations n’est pas indifférent, mais il peut être corrigé par leur commentaire lors de l’homélie. Au célébrant de dire clairement que les faits magiques ne sont pas historiques et qu’ils témoignent de l’état d’esprit du milieu. La révélation est apparue pour abolir cette mentalité et elle est tellement étonnante qu’elle n’est pas d’origine humaine.
Ensuite, comment lutter contre le surgissement de la nouvelle magie technique ? Cette question est la plus redoutable des deux, car elle implique un conflit frontal avec l’idéologie de la croissance à tout prix par le lancement de produits de haute technologie, totalement disproportionnés par rapport aux besoins réels des consommateurs. C’est le cœur du problème, c’est le sens même du christianisme, comme du judaïsme ou de l’islam, de lutter contre l’idolâtrie, la superstition, l’esprit magique en attaquant leurs manifestations contemporaines.
Les réponses aux deux questions distinctes sont donc liées. Tout malentendu entretenu avec la magie traditionnelle fausse le jugement des ouailles contemporaines, les cantonne dans une mentalité dangereuse en accréditant un pouvoir magique, pour les livrer en fin de compte à l’illusion technique.


Jacques Neirynck

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