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L'Universelle fraternité des hommes et le paternel visage du Dieu de Jésus

Jean-Pol GALLEZ
Joseph Moingt nous a quittés. Qui mieux que Jean-Pol Gallez pour nous parler de Joseph Moingt, son maître ? Nous avions reçu Jean-Pol lors de nos Assises annuelles et chacun avait apprécié la clarté de son exposé. Voici qu'il nous partage quelques souvenirs et sa grande peine.

Cher ami … Ainsi s’adresse à moi J. Moingt lors de notre premier échange de courriels alors que j’entame ma thèse de théologie en 2009 consacrée à sa trilogie Dieu qui vient à l’homme. À mesure que nos contacts s’intensifient et que nos rencontrent s’enchaînent dans les années qui suivent s’impose à moi toute la densité de cette interpellation simple et surprenante comme une parfaite mise en œuvre de cet « humanisme de l’Évangile » en lequel Moingt identifie le plus sûr fondement de la foi révélée. Considérer tout autre que soi comme un ami nous renvoie sans erreur aux sources de cette foi dont la recherche inlassable constitue la principale préoccupation spirituelle du jésuite français. Elle inocule naturellement son œuvre théologique toute entière tendue vers le souci de l’annonce de la foi qui en revient toujours au magnifique et éternel reflet que se renvoient l’un et l’autre l’universelle fraternité des hommes et le paternel visage du Dieu de Jésus.

Tel est cet esprit du christianisme qui gît au cœur du don de l’Esprit offert en partage et en témoignage de la « gratuité de Dieu » dont j’ai sensiblement perçu le passage au cours de mes nombreux entretiens personnels avec Moingt. Perdre du temps par amour pour les autres, voilà l’une des plus grandes leçons de sagesse dont sa fréquentation m’a enrichi. Mon étonnement était grand de voir cet homme si simple me consacrer des journées entières à répondre à mes questions, me partager l’état de ses recherches, m’ouvrir généreusement à ses projets d’écriture…alors que le temps se faisait court pour lui au crépuscule d’une vie de travaux toujours relancés. Lors de l’une de nos entrevues, Moingt me remet les notes manuscrites de son homélie prononcée à l’occasion des 75 ans de son entrée dans la compagnie de Jésus. Sous sa main, j’y trouve un écho direct à cette gratuité d’existence intensément éprouvée alors que Moingt médite sa propre vie avec Dieu : « Je lui rends grâce pour sa patience à m’apprendre le prix du temps perdu à écouter les autres […] Ce dont tu as su t’appauvrir pour autrui s’inscrit à ton crédit et t’enrichit. Voilà ce que j’appris de ma longue vie et ce dont je rends grâce au Seigneur. Car toute perte gratuitement consentie est grâce, gain et regain de grâce ».

De cette brève évocation de l’homme, je retiens l’un dans l’autre une posture spirituelle inséparable d’une conception de la foi : rien ne vaut que dans le partage des vies et des idées pour s’approcher ensemble de la vérité dont Moingt fait l’un des enjeux cruciaux de l’avenir de la théologie et de l’Église. C’est pourquoi je voudrais à présent m’attarder à cet aspect de son œuvre dont je souligne quelques fragments parmi tant d’autres.

La vérité, c’est d’abord l’effort et l’importance de penser la foi en prenant soin de bien distinguer ce qu’il y a d’absolu et de contingent à l’intérieur même de ce que Moingt appelle « l’acte de croire » : « la foi est immuable dans son acte, continue mais variable dans sa pensée »1, conviction héritée de sa propre réception de la pensée de M. de Certeau et qui spécifie son rapport à la tradition : « La Tradition, la vraie, celle qui est vivante, n’est pas répétition, mais incessante innovation à la poursuite de la Vérité plénière vers laquelle l’Esprit Saint conduit les croyants »2. En ce sens, Moingt accorde une importance prépondérante à la communication de la foi car la révélation de Dieu en Jésus est affaire de relation et de langage partagé par les hommes en un lieu et un temps déterminés.

Pour Moingt, chaque chrétien est responsable de ce travail au cœur duquel il est permis et même souhaitable de douter car « le doute est partie intégrante de toute recherche de vérité et de toute relation humaine ; […]. Je vois mal comment la foi pourrait y échapper, elle qui se meut dans l’au-delà du visible. […] La foi est “abandon de garantie” […] cela aussi s’apprend dans l’Écriture et par la prière »3. Douter, c’est avant tout oser se poser à soi-même les bonnes questions à propos de notre foi, laquelle ne peut qu’en ressortir grandie et plus adulte. C’est pourquoi « faire de la théologie » constitue une activité propre de la foi comme telle et contribue à la nourrir de l’intérieur. Je rends grâce à Moingt d’entraîner son lecteur à chercher la vérité de ce qu’il prétend croire, sans craindre les remises en cause parfois profondes auquel cet acte d’abandon peut mener mais dont le ressort est puissant car « une qualité intérieure manque à la foi quand la dimension du comprendre est absente du croire, quelque chose qui ne concerne pas la vérification de ce qui est cru mais la véracité de l’acte de croire »4.

La vérité, c’est aussi une attention marquée vis-à-vis des questions que posent tout être humain et que Moingt va pleinement intégrer à son travail théologique. Dans l’esprit de Moingt, la question de Dieu ne nous retourne pas vers les cieux – comme le font les religions – mais vers les hommes et vers l’histoire, seule véritable façon d’honorer ce Dieu qui vient à l’homme. C’est pourquoi la question de Dieu se retourne ici en réflexion sur le sens de l’existence car la vraie religion de l’Évangile, c’est celle qui fait vivre Dieu « au cœur de l’humanité, dans cet espace spirituel structuré par des relations de charité. Dieu vit là. Son cœur palpite là, au cœur de notre histoire humaine »5. Mais le principe vaut pour l’Église également ! Toute l’évolution théologique de Moingt témoigne d’une considération croissante à l’endroit des questions posées par les « simples fidèles », par la prise au sérieux de leur fuite progressive d’une institution ne soutenant que trop peu la liberté de penser des enfants de Dieu, ayant appris à douter et à interroger la doctrine officielle, ou simplement mal à l’aise avec la sacralisation des fonctions qui procède davantage des temps de chrétienté que d’une impulsion évangélique. C’est ici encore la tradition de la foi qui est en cause, tout aussi inséparable de la responsabilité de chaque chrétien, bien à distance d’une « conception aristocratique de la tradition [qui] a le tort très grave de vider la foi de l’Église du “sens de la foi des fidèles” »6. Qui ne comprend pas Moingt prétendra que ce dernier fait table rase de la « tradition ». L’affaire est pourtant claire, tant dans son geste implicite que dans son propos à ce sujet : « Dans mes livres, je retiens les dogmes de l’Église, mais je les réinterprète. Je ne les crois pas – je ne les reçois pas – tels qu’ils ont été formulés, mais je m’efforce cependant de les penser tels qu’ils ont été crus. […] je retiens la foi […] qui les a inspirée »7. Entre la lettre et l’esprit, l’Esprit nous impose de choisir. Merci à Joseph Moingt de soutenir la liberté de notre foi.

Joseph Moingt est décédé un matin…Dans le cours de son homélie dont je fais mention au début de cette évocation, l’homme se refuse à trop se pencher sur son passé et préfère, en fidélité à un geste théologique marqué du sceau de la Résurrection, regarder vers l’avenir : « je me tiendrai dans la lumière indécise qui filtre entre couchant et levant … Est-ce moi qui ai porté ce Dieu nouveau-né jusqu’au jour d’aujourd’hui, ou lui qui m’a porté jusqu’au jour que voici pour me prendre bientôt dans ses bras ? La réponse me sera bientôt donnée, dans la clarté qui point entre le jour qui meurt et celui qui naît ».

J.-P. Gallez – 29 juillet 2020

 

1 L’homme qui venait de Dieu, p. 78.

2 Croire quand même, p. 41.

3 Croire quand même, p. 45-46.

4 Dieu qui vient à l’homme, t. 1, p. 488.

5 L’Évangile sauvera l’Église, p. 145.

6 Croire quand même, p. 178

7 Croire quand même, p. 108.

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