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L’offrande d’une vie

THÉOPHILE

Fête du Corps et du Sang du Christ 2012

Exode 24, 3-8 ; Hébreux 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16. 22-26.

Les disciples avaient obéi aux consignes et veillé aux préparatifs : ils sont maintenant tous rassemblés autour de la table, avec Jésus, pour un repas festif, celui de la Pâque. Voilà l’Église à l’heure de la première communion ! Parmi les participants vous reconnaissez assurément Jean : il est le plus jeune, le plus attaché et le plus attachant, le disciple bien-aimé. Il a mis sa tête tout contre l’épaule de Jésus. Il y a aussi Judas, le traitre : tous les peintres ne lui ont pas encore enlevé son auréole, mais Jésus sait que les ténèbres envahissent déjà son cœur. Occupant sa place dominante avec tempérament, vos yeux repèrent très bien l’apôtre Pierre : la pierre sur laquelle l’Église est fondée et qui va incessamment renier Jésus par trois fois. Et tous les autres alentour qui, pour déguerpir, prendront bientôt leurs jambes à leur cou.

Voilà donc l’Église à l’heure solennelle de la première eucharistie, qui est aussi l’heure de la grande crise : « Mon heure » avait dit Jésus… Communion dans la dispersion !

Des crises de ce type, il y en a eu beaucoup dans l’Histoire et nous en vivons tous les jours. Pas au Vatican seulement, mais dans nos familles, dans nos amitiés, dans nos relations professionnelles, au-dedans de nous-mêmes. On nous dit qu’elles surviennent pour nous faire grandir ! Ouais… Avec la tête, je veux bien essayer de le croire mais, dans les faits, c’est très dur à vivre.

Ceci est mon corps… livré !

Ceci est mon sang… versé !

Pour trente deniers – souvent moins encore – les autorités et la foule se sont emparé d’un corps. Cela se passe au quotidien. Pour justifier un pouvoir, le sang d’un innocent – une fois de plus – va couler. Comment se fait-il qu’un tel moment de honte et de brutalité soit proposé comme exemplaire à notre foi, et, qui plus est, étiqueté « Fête-Dieu » ?

Le bon sens proteste : la fête de Dieu ne peut pas consister en un corps supplicié, en du sang versé. Il faut donc être très prudent quand on recourt aujourd’hui à la notion universelle mais très archaïque de « sacrifice » : Dieu aurait-il quelque goût pour la mort, pour la destruction de la vie ? Toute la tradition biblique clame le contraire, même si les sacrifices ont longtemps rythmé l’existence du peuple d’Israël comme la piété des individus.

Les Anciens ne pouvaient concevoir de vie religieuse sans sacrifice : c’est une manière primitive d’exprimer que la vie vient de Dieu que de la lui retourner. De là à conclure que la divinité exigerait des victimes, il y a un pas que les auteurs de la Bible ont pour la plupart toujours refusé de franchir.

Dire que Jésus offre sa vie en sacrifice pour toutes les victimes du mal ne signifie pas qu’il exalte le rôle de victime : en venant au milieu de nous comme « celui qui sert », en donnant sa vie « en rançon pour la multitude » – ce qu’il annonce au cours d’un repas pascal où sa mort prochaine est mise en relation avec le sacrifice de l’Agneau –, il consacre une Alliance réellement nouvelle en ce qu’elle met fin à tous les rites sacrificiels que l’on pouvait croire nécessaires jusque là. Comme le souligne l’épître aux Hébreux, ce nouveau Grand Prêtre n’a plus besoin de temple ni de rituels. Il ne saurait être un sacrificateur, ni la victime dont le sang devrait purifier les consciences de l’extérieur ; il est le médiateur « du bonheur qui vient », de cette Alliance nouvelle qui efface les fautes de « tous ceux qui sont appelés à partager l’héritage éternel déjà promis » (He 9, 15).

L’offrande que Jésus fait de sa vie sur la croix n’est pas un élan de mort, mais de fécondité : à tous ceux qui s’attachent alors au don que le Christ fait de lui-même, il donne l’espérance de la résurrection. C’est cette foi qui fonde la communion, que nous propose dès lors la célébration de son eucharistie : « en mémoire de lui, comme il nous a dit de le faire ».

En désignant Jésus comme « l’Agneau immolé » (1 P 1, 19 ; Ap 5, 5) ou « notre Pâque » (1 Co 5, 7 ; Jn 19, 36), les auteurs du Nouveau Testament veulent montrer que le sacrifice est désormais une démarche spirituelle, un acte d’amour qui renverse le sens de la mort. Ainsi les martyrs ne sont jamais vénérés parce qu’ils ont cherché la mort, mais parce qu’ils ont su l’accueillir alors même qu’elle se présentait à eux dans la plus grande violence et la plus grave injustice. Par leur foi et le don d’eux-mêmes, ils ont alors retourné la mort pour en faire une entrée dans la Vie.

Quand l’apôtre Pierre nous propose de former ensemble « un peuple saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus-Christ » (1 P 2, 5), il ne nous demande pas de renoncer à la vie, d’abandonner la recherche du bonheur, mais au contraire de chercher la joie la plus forte, qui a sa source existentielle dans le don. C’est alors, en dépit des épreuves, que la vie peut devenir « fête » et l’Église un lieu privilégié où célébrer Dieu.

À condition que cette Église soit aussi le lieu où le Christ vient chercher les pécheurs et non les justes. Une Église où tout homme, quel qu’il soit, est accueilli dans sa dignité d’être aimé de Dieu.

Pourquoi nous inquiéter alors de la crise que connaît aujourd’hui l’institution ecclésiastique ? Serait-ce une catastrophe si l’on voyait s’effondrer une multinationale distante et bureaucratique pour que naisse une communion plus fraternelle et plus universelle de tous les disciples de Jésus-Christ ? Il ne faut donc pas nous crisper, ni rejeter l’Église, mais saisir ce moment du dedans, avec toute la vigueur et l’espérance créatrice que nous souffle l’Esprit.

Revenons à ce premier moment de l’eucharistie : Ceci est mon corps livré pour vous ! Jésus transforme alors une heure d’angoisse et de désintégration, moment de crise et d’abandon, en un sacrement d’amour, le don d’une Nouvelle Alliance, d’une nouvelle communion.

Jésus s’est entouré d’hommes faibles – un traitre, un lâche, des couards – pour fonder son Église naissante. Aujourd’hui il ose compter sur vous, sur moi, pour continuer la tâche : malgré nos fragilités, ce n’est point le moment de nous désister.

Malgré toutes les difficultés que nous éprouvons à garder et à transmettre la foi dans le temps présent, nous sommes les porteurs d’une Bonne Nouvelle pour le monde, pour nos amis, pour nos enfants. Les difficultés peuvent nous entraîner à des moments de doute, de découragement ; mais elles peuvent aussi nous ouvrir à de nouveaux espaces d’amour et de vérité, si nous laissons Dieu nous habiter.

Ainsi « Que ta volonté soit fête ! » comme l’écrivait un petit garçon plus soucieux de vie que d’orthographe.

Philippe

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Philippe Baud
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