Vous êtes ici

La liberté de l'institution est subordonnée au bien commun

Jacques NEIRYNCK
Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort
Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort © Julien Spiewak @ Creative Commons (CC BY-SA 3.0)


Le discours de clôture de l’Assemblée plénière de la Conférence des évêques de France (CEF) en juin 2020 a été prononcé par Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort, son président. Il résume l’attitude de l’Église catholique de France au sortir de l’épidémie de covid-19, une épreuve redoutable infligée à la Nation et à l’État. Il se décompose en un exposé théorique sur la théologie de la liberté (53%), un examen des activités ecclésiales (12%), un traitement des abus sexuels (21%) et une réflexion sur la violence en général (14%).

Certains Français ont durement pâti de l’épidémie par la faillite de leur entreprise, d’autres par la perte de leur emploi et tous dans leur liberté de mouvement, restreinte comme elle ne le fut qu’en temps de guerre. Quelle est donc la parole de la CEF, via son président, face à ces souffrances ?

Elle pense d’abord et surtout à elle-même, c’est-à-dire à une de ses tendances. Le président de la CEF s’adresse à la fraction identitaire, celle qui s’est exprimée lors du déconfinement. Le 28 avril, Édouard Philippe présentait son plan, selon lequel des activités de vie collective pourraient reprendre à partir du 11 mai, mais l’interdiction des cérémonies religieuses, à l’exception des obsèques, serait maintenue jusqu’au 2 juin. Cette prolongation des restrictions imposées à l’exercice des cultes suscita une réaction de la part de la CEF. Celle-ci exprima son « regret » que la célébration des cultes en public ne puisse reprendre à partir du 11 mai. En revanche les confessions réformées, orthodoxe, juive et musulmane se sont inclinées devant les exigences de la sécurité sanitaire en s’abstenant de protester par respect de l’autonomie des pouvoirs publics confrontés à une situation inextricable.

Dès lors, le président de la CEF s’est adressé en priorité à ceux qui avaient réagi, la fraction identitaire du clergé. Son texte est centré sur la « liberté de l’Église », dont on ne voyait pas a priori la relation avec les circonstances d’une épidémie. Le thème théologique de la liberté occupe cette place prédominante pour apaiser la fraction identitaire de l’assemblée, qui au fond n’a pas accepté que les messes publiques soient prohibées par l’État. « Le Christ Jésus […] fait monter du sein de l’humanité un peuple nouveau dont le principe d’unité n’est ni la race ni la culture ni la constitution d’un ensemble politique mais l’attitude que nous appelons la foi […]. L’Église catholique, en revendiquant sa liberté, n’a pas réclamé un privilège mais le respect de la dignité de chaque citoyen […]. L’impatience à retrouver les célébrations avec assemblée et la communion sacramentelle s’est exprimée. »

Contrairement à ce qui est dit, l’Église catholique, par la voix de sa hiérarchie, a bel et bien revendiqué un privilège que les autres confessions n’ont pas demandé, par un réflexe sain face à une catastrophe nationale. Cette revendication explique le discours singulier de Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort sur la liberté de l’Église catholique. Dans sa fraction identitaire, celle-ci estime posséder un rapport particulier avec le pouvoir, qui s’est maintenu de Clovis jusqu’à Émile Combes et qui justifie une survivance secrète du statut de religion d’État. Auparavant cette liberté des cultes ne fut pas revendiquée du tout en faveur des réformés et des juifs. Bien au contraire. La « liberté » de l’Église catholique postulait l’absence de ce droit pour les autres confessions. Il est à craindre que dans une fraction de l’Église cette vision persiste même inconsciemment.

Après le long rappel d’un droit à l’absolu de la liberté ecclésiale, le discours corrige finalement dans une seule phrase : « Le respect des règles sanitaires strictes relevait et relève toujours de la charité : un chrétien peut risquer sa vie par amour du Seigneur ou de son prochain, mais non pas courir le risque de porter la maladie et la mort à d’autres. » Ce double discours confortera chaque tendance de la CEF dans sa position. Il n’aborde pas de front l’opposition entre l’usage des rites et l’exigence absolue de la charité.

Dans la seconde partie du discours, une sorte d’examen de conscience est esquissé. « Avons-nous été, ai-je été, à la hauteur de cet événement ? […] Nous croyons qu’il est toujours temps de demander pardon et que le Seigneur est venu précisément pour que notre repentir soit déjà un pas vers la vie plus pleine. » Cette amorce de confession demeure cependant abstraite. La question essentielle n’est pas posée : quel est le rôle obligé d’une confession en temps de crise ? Certains estimeront que l’Église catholique a dévoilé en ces circonstances son manque d’insertion dans la réalité de la France d’aujourd’hui. Bien qu’il y ait eu des actions individuelles ou locales pour l’aide caritative, ce n’est pas l’Église de France qui s’est portée en première ligne. Des organisations non gouvernementales et non confessionnelles ont dû distribuer de la nourriture à des personnes menacées de faim au sens propre du terme. À la demande des autorités civiles dans certains lieux ce sont aussi les paroisses qui ont organisé des distributions de repas, grâce aux laïcs, repas fabriqués ailleurs et payés par l’État.

La population a manifesté sa reconnaissance surtout au service de santé, qui a tenu bon malgré les difficultés et où certains ont risqué et perdu leurs vies. Le temps est passé des pestes de jadis, où le seul recours était le repentir pour les fautes, que l’épidémie sanctionnait prétendument, avec force cérémonies et processions qui propageaient en fait le virus. La présente épidémie a révélé une forme de déficience des religions : elles n’expliquent plus rien, elles ne peuvent dégager de sens, elles cessent d’être l’instance de recours. Or il n’y a pas eu que la maladie physiologique, justifiable d’un traitement médical, il y a eu aussi des ravages psychiques provoqués par l’angoisse, la solitude, la rupture du lien social et pour certains par l’appauvrissement. La nécessité pour l’Église catholique n’est pas de demander en principe pardon mais d’évaluer et de dire en quoi elle a été défectueuse.

Puis vient une troisième partie qui traite des abus sexuels, sans relation claire avec ce qui précède. « La liberté de l’Église nous engage à poursuivre notre travail de reconnaissance des abus sexuels commis par des prêtres et de la souffrance de leurs victimes. Le moteur du processus dans lequel nous sommes engagés n’est ni la pression médiatique ni la crainte d’éventuels jugements de la justice de notre pays ; notre processus, s’il peut être stimulé par ces facteurs externes, trouve sa source surtout dans le Christ notre Seigneur, la mission qu’il nous a confiée comme successeurs des Apôtres, chargés de prendre soin du peuple de Dieu en marche, et son jugement le jour venu. »

Cette approche est singulière. La CIASE vient de publier un premier résultat de son enquête selon lequel le nombre de prêtres abuseur serait au minimum de 1500 : il ne s’agit donc pas d’un phénomène marginal puisqu’il affecte un corps de 14 786 prêtres, diocésains et religieux, soit une proportion de l’ordre de 10%. Ces faits ont bien été établis par une pression extérieure à l’Église, aussi bien par quelques procès au pénal que par la divulgation médiatique. Absolument pas par une action interne et spontanée. Que signifie dès lors l’évocation de la liberté de l’Église face à cette déroute ? Est-ce que cette « liberté » mal comprise n’a pas servi de justification aux évêques, lorsqu’ils dissimulaient les crimes de leur clergé en estimant qu’une absolution après confession supprimait l’exigence d’un procès pénal devant la justice civile et les dispensait donc d’une dénonciation ?

Le quatrième volet du discours se situe en rupture avec ce qui précède en évoquant le thème de la violence et n’apporte rien de particulier.

La qualité littéraire de ce discours est exceptionnelle mais elle ne peut dissimuler son irréalisme. Il pèche par sa longueur et une certaine forme de langue de bois. Le véritable problème de l’Église catholique n’a jamais été d’assurer le plus vite possible des messes dominicales au sortir d’une épidémie, mais d’aborder des problèmes redoutables qui ne sont même pas mentionnés : la place des femmes, la pénurie de clergé, une pastorale inaudible pour la jeune génération, une perte rapide d’audience, un exercice hiérarchique du pouvoir, le centralisme romain. La tragédie de l’épidémie n’a pas effacé ces problèmes au point qu’on n’en puisse plus parler. La dimension tragique de l’existence en temps de malheur exige des recours. Ne subsisteront que les instances qui les fourniront.
 

Jacques Neirynck

Rubrique du site: 
Les actualités
Ajouter un commentaire