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L’Évangile, ça fait vivre

Gershom LEIBOWICZ
evangiledejean Au commencement était le Verbe (In principio erat verbum). 1ere page de l’évangile de jean. Manuscrit du 10e siècle. (Wikipedia)

 

À entendre le seul discours de l’institution ecclésiale, qui ne dissimule plus sa régression identitaire, il m’arrive d’en douter. Heureusement, un vieil oncle traducteur d’Eugen Drewermann m’a donné à lire l’avant propos de son commentaire de l’Évangile de Jean dont ce point de vue est librement inspiré. Sa grille de lecture psycho-symbolique propose une réponse crédible et concrète pour échapper à ce constat anxiogène qui, inconsciemment, nous obsède : « Voué à la mort, cette fin qui ne peut être prise pour une fin, l’homme est un être sans raison d’être » (Pierre Bourdieu dans Leçon sur la leçon).

 L’Évangile me libère-t-il véritablement de l’enfermement entre le désespoir tranquille et l’aliénation religieuse ?

 Á l’heure des replis identitaires, lorsque l’Église catholique semble elle aussi se positionner sur le marché des religions pour répondre à la forte demande de certitudes dogmatiques, paradis artificiels remis au goût du jour, lire Jean peut donner sens ici et maintenant à tout ce qu’il nous est donné de vivre ; antidote efficace à l’angoisse, Parole capable de nous aider à surmonter humainement notre insécurité ontologique originelle.

 Le discours ecclésial convenu qui répète à loisir que la venue du Messie en Jésus, règle une fois pour toute la question du mal, n’est pas d’une grande portée pratique pour affronter la réalité de nos vies marquées par l’inextricable enchevêtrement du bien et du mal, des joies, des peines et des peurs. Au sens propre, ce discours qui n’est pas fondé sur l’expérience de la vie, ne peut avoir aucune prise sur ce que nous vivons. Il n’a rien à nous dire. Tant que la découverte de la présence de Dieu dans nos vies n’est pas le résultat de la confrontation d’une expérience vécue avec les enseignements de l’Écriture et la Tradition de l’Église, le discours sur Dieu ne peut que tourner à vide. Croire se résume alors à échanger une angoisse indicible contre une peur objectivée de ne pas respecter des normes morales et des rites. Quel est l’intérêt, pour vivre humainement, de cette incantation de certitudes dogmatiques, d’autant plus réitérées qu’elles se révèlent sans lien avec la réalité vécue ? De plus, ce discours n’aboutit qu’à faire structurellement du croyant un coupable : il ne sera jamais, quels que soient ses efforts, en règle avec la règle.

Mais faut-il obligatoirement déduire de l’Évangile une norme religieuse ou morale ? « Par la pratique de la Loi, personne ne sera justifié », dit Paul (Ga 2,16).

Contrairement à ce que veut quand même nous donner à croire le Magistère, le Jésus de l’Évangile et notamment de celui de Jean n’est pas l’avatar humanisé d’une divinité tombée du ciel. Il est un homme qui répond concrètement à cette question fondamentale : de quoi vivons-nous ? Alors que, traditionnellement, la religion formule plutôt ainsi la question : Comment devons-nous vivre religieusement notre vie ?

Vivre humainement, est-ce une question religieuse ou existentielle ? De la manière dont nous poserons la question dépendra la réponse : idéologique et abstraite, ou concrète et faisant sens.

 La réponse de Jésus est simple et concrète : nous n’avons pas besoin des préceptes moraux d’une religion, mais seulement de ce vis-à-vis, absolu, avec le Père, dont la présence aimante est révélée par l’histoire de la première Alliance.

Ainsi envisagée, l’injonction du Deutéronome à choisir la vie (Dt 30,15-20) ne relève plus du choix moral mais devient attitude existentielle :

- Dans la rencontre de l’autre, vais-je, pour conjurer mes peurs, vouloir m’affirmer quand même, en poussant à l’extrême les menaces réciproques ? Fuite en avant, encore, dans la violence pour exorciser l’angoisse. Les récentes positions de l’Église sur le mariage pour tous ou la condamnation d’un prêtre franc-maçon en sont des exemples concrets et révélateurs.

- Ou vais-je plutôt m’ancrer dans la confiance dans la Parole de ce Dieu qui dit m’avoir crée à son image et à sa ressemblance pour aller à la rencontre de l’autre avec la bienveillance apaisée dont Jésus nous donne l’exemple y compris au plus profond de la déréliction ?

L’Évangile de Jean nous donne à voir concrètement ce qu’est la vie d’un homme, empli de cette confiance qui elle même génère de la confiance au point qu’elle en devient immortelle. « Ce Jésus (…) Dieu l’a ressuscité » (Actes des Apôtres 2, 22-24). Cette affirmation n’est plus une réalité abstraite à croire, imposée de l’extérieur par une démarche dogmatique, mais un constat surgi de la vie et de l’expérience.

Notre Église osera-t-elle aujourd’hui dire et vivre simplement cela en se débarrassant du souci de sa visibilité, de sa puissance et de son influence ? Osera-t -elle enfin ne plus se servir des dogmes et des rites, quand bien même ils sont justes, comme d’un bouclier, pour éviter de fonder sa parole et ses actes sur la réalité vécue par les hommes et les femmes de ce temps ?

Je veux croire à cette confiance en une Parole qui nous donne suffisamment de confiance en nous mêmes pour oser aller à la rencontre de l’autre. Cet autre qui devient notre frère parce que nous sommes unis par notre commune incapacité à être ce qu’il faudrait devenir pour vivre humainement selon le projet de Dieu.

J’ose croire avec beaucoup d’autres que face à notre commune angoisse devant la mort, l’Évangile concrètement nous appelle à vivre en humanité et plénitude, ici et maintenant. Il donne valeur d’éternité à notre propre expérience de confiance, celle dont Jésus nous a donné exemple. J’ose croire que c’est ainsi que nous faisons Église.

Gershom Leibowicz

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