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Lettre ouverte aux catéchistes de mes petits-enfants

Guy de LONGEAUX
panneau catéchisme
panneau catéchisme © Benoît Prieur @ Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

 

Leur enseigner l’esprit de l’Évangile, non une mythologie.

Le 16 août dernier, un prêtre a expliqué à la télévision que l’Assomption commémorait « la montée au ciel de Marie en son corps et en son âme ». Si l’on parle ainsi à mes petits-enfants, j’ai peur qu’ils en viennent à penser que la foi chrétienne est une mythologie et que finalement ils l’abandonnent de la même façon qu’ils ont cessé de croire au père Noël.

Certes l’Église a fait de l’Assomption un dogme (en 1950 !), mais dans quelles circonstances ? Et, en tout cas, sans fondement scripturaire — contrairement à la montée au ciel d’Élie « sur un char de feu » qui est spécifiée dans la Bible (2R 2,1-15), mais n’en est pas moins mythologique.

Je ne voudrais pas que l’on fasse croire à mes petits-enfants que la foi consiste en des croyances invraisemblables à admettre sans esprit critique comme des vérités révélées. On doit à un jeune d’aujourd’hui de savoir à quoi s’en tenir, par exemple sur la naissance virginale de Jésus, sur la réalité de ses miracles, de sa marche sur les eaux, de la tempête apaisée, de la multiplication des pains, de sa transfiguration, de sa réapparition en chair et en os après sa mort. Toutes ces notions peuvent nourrir l’imaginaire des enfants du catéchisme et les convaincre qu’il s’agit là de l’essentiel de la foi, mais un jour ils n’y verront que de la mythologie et s’en débarrasseront en envoyant tout promener, y compris l’essentiel. L’essentiel, bien sûr : c’est l’esprit évangélique d’amour du prochain. « Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais, si nous nous aimons les uns les autres, il demeure parmi nous. » (1Jn 4,12).

Naissance virginale :

J’espère donc que l’on ne va pas dire à mes petits-enfants, pour commencer, que Jésus est né miraculeusement, comme un extra-terrestre descendu du ciel dans le ventre de Marie. J’aimerais qu’on leur dise que les évangélistes n’avaient aucune notion de biologie et que, pour les Juifs de l’époque, toute naissance supposait une intervention de Dieu, et que, selon les évangélistes, la naissance de Jésus correspondait à une intention divine, celle de lui conférer, dès sa conception, une vocation unique au monde, une vocation salvifique, qui ne dépendait pas de son père humain, mais de Dieu. Comme pour d’autres grands personnages de la Bible nés miraculeusement, Jésus, à plus forte raison, avait dû faire l’objet, selon les évangélistes, d’une implication directe de Dieu.

En tout état de cause, le fait qu’il s’agissait d’une naissance virginale n’était pas considéré comme primordial car seulement deux évangélistes en parlent, uniquement au début de leur évangile, et d’ailleurs en se contredisant l’un l’autre dans leurs récits de naissance.

Présence réelle :

Je ne voudrais pas non plus qu’on leur dise que Jésus est « présent dans l’hostie consacrée ». Ce serait les faire passer à côté de l’intention de Jésus à la Cène. Il n’a pas convoqué ses disciples à un repas où il changerait mystérieusement du pain en son corps. Je voudrais qu’on leur fasse remarquer ces mots d’accueil de Jésus : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette pâque avec vous avant de souffrir. » (Lc 22,15) Son intention pressante était donc de partager avec eux quelque chose d’important avant de mourir (il savait que les grands prêtres l’avaient déjà condamné à mort à cause de la priorité qu’il donnait à la miséricorde, au souci des autres, aux dépens de toute obligation religieuse). Il voulait les associer, dans la convivialité d’un repas, à ses sentiments les plus profonds. En leur disant de prendre et manger son « corps », il parlait, selon le langage d’alors, de sa personne, de sa vie, et il ajoutait : de sa vie « livrée pour vous » (Lc 22,19 et 1Cor 11,24), sa vie qu’il allait donner en témoignage pour ses amis. Alors les enfants du catéchisme peuvent deviner qu’il invitait ses disciples à faire corps avec lui en faisant de cette communion leur nourriture intérieure qui les rendrait capables de témoigner à leur tour que ce qui sauve le monde, c’est l’amour, la fraternité, le don de soi jusqu’au don de sa vie le cas échéant.

Les enfants pourraient comprendre que ces paroles de Jésus, les évangélistes les ont peut-être résumées trop brièvement d’après leur souvenir en ne retenant que : « prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous ». Mais l’invitation à faire corps avec lui, que signifiaient ces paroles, engageait ses amis bien autrement, bien plus vraiment, que d’assister à un miracle changeant la nature du pain. De toutes façons comment pouvait-il dire que le pain était son corps alors qu’il était là corporellement avec eux ?

Prendre une parole d’Évangile à la lettre trahit souvent son esprit. La tradition théologique n’y a-t-elle pas prêter le flanc ?

Une « marche sur les eaux » illustrant l’épouvante des disciples devant le comportement de Jésus lors de la « multiplication des pains » :

Les enfants pourraient trouver eux-mêmes dans les récits évangéliques l’indication d’avoir à comprendre symboliquement les manifestations surnaturelles qui sont racontées.

Par exemple, dans le récit de « la marche sur les eaux », ils peuvent chercher la petite phrase de l’évangile de Marc disant que les disciples étaient « bouleversés », non pas d’avoir vu Jésus venir vers eux tel un fantôme sur la mer, mais de « n’avoir rien compris à l’affaire des pains, leur cœur était endurci » (Mc 6,52).

Comme ce récit suit immédiatement la « multiplication des pains », il s’agit probablement du malentendu qui s’était établi à cette occasion entre Jésus et les disciples. Ceux-ci avaient suggéré de renvoyer la foule pour que les gens aillent se ravitailler dans les villages. Mais Jésus leur avait dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller, donnez-leur vous-mêmes à manger. » (Mt 14,16) Or ils n’avaient que « cinq pains et deux poissons » et ils ne comprenaient pas ce que Jésus laissait entendre : qu’ils avaient autre chose que du pain à distribuer qu’il n’y avait pas besoin d’aller acheter.

De plus le récit dit que Jésus, « levant les yeux au ciel, prononça la bénédiction » (14,19) sur les « pains » avant de les donner à distribuer. Cette bénédiction mettait dans l’ambiance d’une célébration religieuse, mais d’une forme inédite : une célébration hors de tout lieu sacré et sous forme d’un repas, au mépris des rites religieux juifs auxquels les disciples étaient habitués. Il y avait de quoi les troubler et peut-être les scandaliser. C’est cette vision de Jésus, « marchant », pour ainsi dire, sur leur religion, qui les effrayait sans doute. Mais « aussitôt il leur parla : "Ayez confiance ! C’est moi. N’ayez pas peur !’’ » (14,27). Ils reconnaissent alors le maître en qui ils ont confiance alors même qu’il les entraîne au-delà de leur attachement craintif aux croyances de leur enfance.

Mais ils n’ont pas encore compris ce que pouvaient être ces pains qu’il n’y avait pas à aller acheter et qui étaient néanmoins à donner à manger à la foule. Les enfants sont capables de chercher les explications données par Jésus, un peu plus loin, au chapitre 16, 5-12 de Matthieu :

En se rendant sur l’autre rive, les disciples avaient oublié d’emporter des pains. Jésus leur dit : « Attention ! Méfiez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens. » Ils discutaient entre eux en disant : « C’est parce que nous n’avons pas pris de pains. » Mais Jésus s’en rendit compte et leur dit : « Hommes de peu de foi, pourquoi discutez-vous entre vous sur ce manque de pains ? Vous ne comprenez pas encore ? Ne vous rappelez-vous pas les cinq pains pour cinq mille personnes et combien de paniers vous avez emportés ? Et les sept pains pour quatre mille personnes et combien de corbeilles vous avez emportées ? Comment ne comprenez-vous pas que je ne parlais pas du pain ? Méfiez-vous donc du levain des pharisiens et des sadducéens. » Alors ils comprirent qu’il ne leur avait pas dit de se méfier du levain pour le pain, mais de l’enseignement des pharisiens et des sadducéens.

Tout s’éclaire : de même que le levain des pharisiens c’est leur enseignement, dont il faut se méfier, de même le pain que les disciples devaient donner eux-mêmes à la foule, c’est l’enseignement de Jésus, ses paroles. Et ses paroles peuvent se multiplier de façon à nourrir une grande foule et qu’il en reste encore énormément : un certain nombre de paniers et de corbeilles sur lesquels Jésus attire l’attention. On peut alors se reporter à ce qui avait été dit au chapitre 14 : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. » (Mt 14,20) Le nombre 12 évoque les 12 tribus d’Israël : c’est donc tout son peuple que Jésus peut nourrir de ses paroles au-delà de la foule qui l’a entendu ce jour-là. Et l’évangéliste a insisté alors en répétant son récit (dans l’évangile de Matthieu comme dans celui de Marc, il y a deux « multiplications des pains »), mais, la deuxième fois, « tous mangèrent et furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait sept corbeilles pleines » (Mt 15,37). Le nombre 7 est celui de l’infinité : ce n’est pas seulement le peuple d’Israël que les paroles de Jésus peuvent nourrir, mais le monde entier.

Voilà donc deux récits, liés l’un à l’autre, la « multiplication des pains » et « la marche sur les eaux », dont l’évangéliste lui-même laisse entendre qu’ils signifient autre chose que ce qui est raconté. Ces récits veulent montrer à quel point Jésus a « bouleversé » ses disciples en les entraînant au-delà de leur univers religieux restreint vers une nouvelle vision de la foi comme une communion conviviale où sont données en partage les paroles de Jésus, capables de se multiplier et d’intéresser, non seulement tout son peuple, mais l’humanité entière.

N.B. Ces récits ont-ils un fondement historique ? Concernant la « multiplication des pains », selon John P. Meier, « le récit semble remonter à un repas de Jésus particulièrement mémorable et symbolique, célébré avec une grande foule au bord de la mer de Galilée »[1].

Miracles :

Ne parlons pas trop vite de miracles aux enfants du catéchisme. Un jour il leur paraîtra choquant de parler de miracles, car pourquoi Jésus n’aurait-il guéri que quelques privilégiés, alors qu’il y a des millions de malades, d’handicapés, de blessés de la vie, parmi les êtres humains ?

Éléments de réponses : 

  1. Les guérisons miraculeuses n’étonnaient personne dans le monde de l’époque. Dans la Bible, pour valoriser un prophète, on lui attribue des actions prodigieuses. Les évangélistes font de même pour Jésus : il devait être au moins à la hauteur d’Élie dont il est dit qu’il ressuscita des morts.
  2. Pour être identifié comme le Messie, il fallait que Jésus accomplisse les œuvres messianiques. Ainsi, lorsque Jean lui fait demander (au chapitre 11 de Matthieu) : « Es-tu, toi, celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus répond : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts s’éveillent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » Ce sont les œuvres que le Messie accomplirait, selon le prophète Isaïe (cf. Is 29,18 et aussi 26,19 et 61,1).
  3. On peut constater que, dans les évangiles, le sujet des miracles est souvent une construction littéraire. Chez Matthieu, ils sont regroupés essentiellement dans les chapitres 8 et 9 où ils sont classés par types de guérison des maux de l’humanité : réintégration des exclus (lépreux, étranger, femme), libération des angoisses (dans la tempête, la possession diabolique, la culpabilité paralysante), sauvetage des situations désespérantes (femme hémorroïsse, fillette qu’on croyait morte, aveugle, muet). De plus, il est dit à plusieurs reprises que Jésus guérissait « tous les malades », « tous les affligés », signifiant la guérison de tous les maux du monde.
  4. La plupart des exégètes pensent que Jésus avait réellement un don de guérisseur, comme en avaient certains de ses contemporains.
  5. Et surtout sans doute, son charisme personnel devait avoir un impact sur le moral des gens, leur rendant confiance en eux-mêmes, leur faisant reprendre force. Il faisait exister chacun en face de lui en le prenant en considération dans sa personne singulière, ce qui les relançait dans la vie. Le miracle, c’est l’extraordinaire disponibilité de Jésus dans le don de soi constant aux autres qui les revivifiait.

Mais il ne voulait pas passer pour un magicien faisant des miracles. Aux aveugles guéris, il « dit avec fermeté :  ’’Attention ! Que personne ne le sache !" » (Mt 9, 30-31). Et lorsque ces aveugles l’avaient interpelé au début, il avait répondu à leur demande en disant : « Qu’il advienne pour vous selon votre foi. » La guérison n’est pas un miracle agissant de l’extérieur sur la personne, elle dépend de son attitude intérieure de confiance en cet homme dont l’humanité lui fait évoquer Dieu.

Résurrection :

C’est peut-être ce qu’il y a de plus incroyable pour un jeune d’aujourd’hui, tout du moins dans la façon dont on en parle dans le langage courant comme d’une réapparition de Jésus après sa mort, parlant à ses disciples, se laissant toucher, mangeant avec eux.

Mais la clé de lecture, on la fera découvrir dans le récit lui-même : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu. » (Jn 20,29) Et donc : malheureux ceux qui pensent avoir vu, ils sont dans l’illusion. S’ils voient, ils n’ont pas la foi, ils constatent, or il n’y a rien à constater. Saint Paul dit qu’à sa mort, Jésus est « glorifié » (cf. Ph 2, 8-11), il est désormais en Dieu, en esprit, invisible. Ce que Paul donne à croire, c’est à une autre forme de vie de Jésus, hors de l’espace et du temps, en Dieu.

On peut qualifier d’imaginaires les récits de résurrection ; ils ont pour fonction d’évoquer une nouvelle forme de vie, inexprimable, de Jésus. Chaque évangéliste décrit des visions qui lui sont propres et parfois ils se contredisent entre eux. Les apparitions tiennent finalement très peu de place en chacun d’eux. Chez Matthieu il n’y a qu’une très courte apparition aux femmes (deux versets) et une apparition à peine plus longue aux disciples (quatre versets). Chez Marc il n’y a même aucune apparition dans son texte originaire. Luc ne rapporte, en fait, qu’une seule apparition, s’ajoutant au récit des disciples d’Emmaüs auxquels, en définitive, si on lit bien, Jésus n’apparaît pas, il disparaît au moment où sa présence est ressentie. Chez Jean il y a une brève apparition à Marie-Madeleine, puis une apparition aux disciples qui se dédouble en une autre pour mettre en évidence le doute de Thomas et la parole de Jésus : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Quant à l’apparition finale au bord du lac, c’est un ajout ultérieur, qui pourrait être une élégie à l’occasion de la mort de Pierre.

Ces visions, qu’elles soient imaginaires ou porteuses d’une réalité subjective, veulent en tout cas communiquer la conviction que Matthieu exprime en finale de son évangile par cette parole qu’il met dans la bouche de Jésus : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »

Merci les catéchistes !


Guy de Longeaux – 15 octobre 2020

 

[1] Un certain Juif, Jésus, les données de l’histoire, Cerf, 2005, tome II, la parole et les gestes (cf. pp. 752 et 754)

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Laurent Pingault

A l'inverse, des interprétations trop allégoriques, symboliques, eschatologiques, philosophiques, ésotériques peuvent mener aussi à jeter le bébé avec l'eau du bain. Si tout est symbolique, l'existence même de Jésus est symbolique alors? C'est bien sûr la thèse de ceux qui nient l'existence historique de Jésus, ramenant ainsi les évangiles à des contes pour enfant. Pour moi, le surnaturel ne me gêne pas. Que tous les mystères et miracles aient ou non existés ne change pas comme vous dites le message évangélique. En soi les 3 plus grands miracles sont l'existence de l'univers, l'apparition de la vie, et l'avènement de l'espèce humaine. (Il y a une prière où l'on remercie Dieu de nous donner en substance: l'être, la vie et le mouvement) Partant de là, tout miracle ponctuel reste mineur.

JDO

Intéressant, nous autres catéchistes avons en effet a transmettre les bases de la foi et la foi c'est croire, croire en l'homme et en sa faculté à devenir Dieu peu à peu, comme Jésus
Et l'Ascension ? Cette histoire magique m'a toujours fasciné, comment l'interpréter alors que Dieu n'habite évidemment pas dans les nuages.... J'aimerais avoir votre avis.

Guy de Longeaux

Réponse au sujet de l'Ascension: Seul Luc parle d’une « ascension ». A la fin de son évangile il met dans la bouche de Jésus (parole virtuelle : un esprit ne parle pas ; c’est en esprit que Jésus ressuscite) l’annonce de l’envoi de l’Esprit du Père. Puis il écrit : « il se sépara d’eux et fut emporté au ciel » (Luc 24,51). Cette "ascension" signifie que dorénavant Jésus est invisible et sans parole ; il est « au ciel », c’est-à-dire en Dieu et ne se manifestera plus que dans la foi, par son inspiration, dans une communication d’esprit à esprit, non matérialisable. Il n’y a que pour les peintres que sont visibles les dessous des pieds de Jésus s’élevant dans le ciel. Cela a fait de beaux tableaux.
Guy de Longeaux

guylongeaux

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