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Lettre à François

Jean CASANAVE
Paru-sur-la-Toile/dans la presse: 
Lettre à François
Pape François
Pape François @ Truong-Ngoc Wikimedia Commons [CC BY-SA 3.0 ]

Un prêtre s’adresse au pape, son frère dans le sacerdoce. Et lui demande de convoquer partout dans le monde des conférences de baptisés. Pour que la barque de l’Église ne sombre pas…

François,
Qui suis-je pour m’adresser à toi (je me permets ce tutoiement car c’est ainsi que je m’adresse au Christ dans ma prière) ? Un pécheur comme les autres. Mais si j’ose le faire, c’est parce que j’ai été ordonné prêtre seulement deux années avant toi et que, par conséquent, tu es mon frère dans le sacerdoce. Un frère qui force mon admiration car tu as accepté de conduire l’Église au moment où une vague de scandales fait peser sur tout le clergé une chape de soupçons.

François, regarde la France, fille aînée de l’Église, disait-on autrefois. Elle est malade. L’Europe l’est aussi. Le système démocratique est devenu si complexe et la société si réglementée que le citoyen s’est vu contraint de déléguer peu à peu tous ses pouvoirs à des représentants chargés de les exercer dans le cadre du bien commun. Aujourd’hui, il se sent oublié et victime d’un système qui lui échappe. Il veut être écouté. Il désire reprendre le pouvoir à son compte et il le fait savoir. La réaction est saine, même si elle paraît contestable en bien des points.
Regarde l’Église ! Tu le sais mieux que moi, elle est malade. Notre vieille mère, qui a traversé tant de siècles, a gardé de sa fréquentation de l’histoire des hommes des manières surannées, des titres ridicules, des ornements désuets, un langage abscons. De ceci on pourrait sourire, comme on le fait des photos jaunies du vieil album de famille que l’on feuillette. Elle a parcouru tant de chemins boueux que sa peau est souillée de terre. Mais cette souillure-là n’est pas malsaine. Elle est la compagne inévitable de son incarnation parmi les hommes. Elle est cette glaise que le Créateur du livre de la Genèse a pétrie pour faire un être à sa ressemblance, quoique terreux. Cette souillure est excusable ; elle est le signe d’une proximité avec les hommes qui s’est parfois brûlé les ailes.

L’Église est malade d’un mal bien plus grave. Depuis que le souffle de l’Esprit s’est engouffré dans la chambre haute de la Pentecôte, des hommes d’Église, j’allais dire « d’appareil », se sont employés à canaliser ce vent divin dans un labyrinthe tel qu’il en sort exténué et parfois perverti. Ils lui ont donné un vocabulaire spécifique, un code de bonne conduite, un espace sacré dont ils prétendent détenir la clef, définir les frontières et organiser la visite. Et comme l’invasion du sacré est inversement proportionnelle à la perte de la foi au Dieu vivant, ceux qui s’en estiment les propriétaires et les grands- prêtres ont vu leur prestige prendre encore plus d’ampleur. François, tu as diagnostiqué ce mal. Tu l’as appelé le « cléricalisme ». D’ailleurs, il n’est pas réservé aux clercs et on peut le rencontrer dans bien d’autres institutions humaines. Cet abus de pouvoir est sans commune mesure avec la souillure contractée dans la foulée imprudente des chemins de traverse. C’est un torrent d’ordures qui déferle sur ces ministères pervertis. Et cela est d’autant plus intolérable qu’il touche des personnes vulnérables.

Alors, François, toi qui as confiance dans le « Peuple saint des fidèles de Dieu », demande-lui si, par hasard, il aimerait s’identifier davantage à la communauté des Actes des Apôtres qui partageait « d’un même cœur » l’enseignement, la parole et le pain ; demande-lui si, par hasard, s’appuyant sur les conseils de St Paul, il ne souhaiterait pas repenser les ministères de l’Église pour les confier à des hommes et des femmes ayant fait leurs preuves dans la conduite de leur famille et dans leur profession ; demande-lui s’il ne préférerait pas être un peu allégé de tous ces accessoires hérité des siècles passés. Ils ont eu, certes, leur utilité mais ils sont devenus étouffants et encombrants. D’ailleurs, ils ont trop souvent empêché le peuple saint de se prendre en main en le maintenant dans un état d’enfance protégée et prolongée.

Tu sais, comme moi, François, que le Maître reprochait à certains d’imposer des fardeaux qu’ils étaient incapables de porter eux-mêmes. Alors, s’il te plaît, après avoir entendu les évêques, écoute les baptisés, ceux qui forment « la classe moyenne de la sainteté ». Tu as dit que le baptême était « notre première et fondamentale consécration » car « nul n’a été baptisé prêtre ou évêque » (Les laïcs messagers de l’Evangile, éd. Salvator, 2016). Convoque donc une conférence des baptisés pour chaque continent. Donne-leur la parole sans intermédiaire, sans le filtre des « autorités qualifiées ». Il te dira, ce peuple encore fidèle, ce qu’il est essentiel de préserver pour que la barque ne chavire pas dans l’ignominie. Il te dira ce qu’il faut balancer par-dessus bord pour l’alléger afin qu’elle ne soit pas engloutie sous son propre fardeau.

François, aide-nous à hisser la voile, tiens bon la barre et qu’un vent nouveau nous pousse au large…

Jean Casanave, Lettre à François
Publié le 8 mars 2019 par Baptisé-e-s en Béarn
https://baptisesenbearn.wordpress.com/2019/03/08/j-casanave-lettre-a-francois/

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Commentaires
Denis POMPEY

Comme je partage cette analyse jusqu'au bout. Comme tout est juste. Il me semble en effet que ce n'est qu'ainsi que nous pourrons redevenir un peuple adulte et aimant, qui sache vraiment "prendre le vent" là où il souffle. Merci de cette supplication adressée à notre cher François.

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