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L’étonnement de croire

Monique HÉBRARD

par Albert Rouet. Éditions de l’Atelier. 183p. 20€ L’archevêque émérite de Poitiers s’attaque à un sujet majeur : l’indifférence religieuse actuelle qui, nous révèle t-il, devait être le thème du Rapport Dagens, mais fut repoussé par l’Assemblée des évêques arguant que l’on ne pouvait pas parler d’indifférence alors que pèlerinages, JMJ et autres manifestations rassemblent tant de monde ! Et Albert Rouet de conclure que l’Église est aveugle sur la question. Comme il aime le faire, l’auteur se livre à une analyse de notre société dominée à la fois par l’individualisme et par la mondialisation, et aussi par « l’universalisation de la finance [qui] arase les cultures et les modes de vie », fomentant ainsi des réactions identitaires et par conséquent la peur de l’autre. Dans ce contexte, l’individu, pour exister, pose ses propres choix. Il en résulte que les appartenances et les croyances sont bouleversées : des « indifférents » ont des formes de vie spirituelle ; d’autres éprouvent l’appartenance comme trop coûteuse et se contentent de gestes occasionnels ; d’autres, au contraire, sont « adeptes » de la religion catholique sans se reconnaître dans ses institutions ni dans ses communautés. Bref, spiritualité et appartenance communautaire sont disjoints et l’identité chrétienne est indécise. Mais il arrive aussi que l’indifférence se mue en défiance « parce que les monothéismes sont suspectés d’intolérance en se voulant conquérants et parce qu’ils imposent aux comportements individuels des exigences éthiques qui relèvent, pense-t-on, de la conscience de chacun. Il y a « violation de domicile ». Le trouble vient aussi de ce que l’Église est devenue « comme civilement impuissante », après « 16 siècles de relation entre religion, pouvoir et culture ». Dans ce paysage Albert Rouet rappelle que le concile Vatican II a voulu « se faire conversation » avec tous. Cela passe par la rencontre, la démarche de se lier à ses interlocuteurs, sans se réfugier dans la peur en multipliant « les signes identitaires » et « les règlements pointilleux ». Pour cela il faut une conversion, une metanoia : renoncer à avoir le dernier mot, baisser les armes, s’aider mutuellement dans la quête de la vérité. Celui que l’on classe parmi les indifférents ne se réduit pas à son indifférence, c’est un être qui existe, qui cherche, qui est vulnérable. L’indifférence, avance Albert Rouet, caractérise d’abord « une humanité prostrée et blessée ». Ce constat renvoie l’évêque à l’Évangile, au Christ qui s’émeut devant des foules « épuisées et prostrées comme des brebis sans berger ». « La foule s’est désagrégée. Marc précise qu’avant de multiplier les pains, Jésus la recompose par carrés de 100 et de 50… Il la constitue en groupes à taille humaine… ». Cette foule a besoin de lieux où elle se sait entendue, et de vraies rencontres. Le dialogue doit donc « garder la modestie de ce qui reste à taille humaine ». Cela suppose que l’Église renonce « à l’hégémonie et au surplomb » et se reconnaisse elle aussi blessée. « C’est donc au sein de cette faiblesse partagée, de ce lent compagnonnage des hommes blessés, de cette fréquentation de leurs plaies, parce qu’elle souffre des mêmes blessures humaines, que l’Église se rend supportable et crédible. Faute de cet enracinement, sa parole a beau tonner, elle flotte et ne traverse pas l’argile où s’isolent les cœurs. » Ce n’est pas avec des arguments que l’on touchera les cœurs et que l’on percera l’indifférence, mais par l’attention à chacun et en lui rendant la maîtrise de son histoire. Jésus soulage ceux qui ploient sous le fardeau (Mt 11, 28) mais il leur dit : « que veux-tu que je fasse pour toi » ou « prends ton grabat », il leur montre sa confiance : il a foi en eux. Il faut donc « inventer une Église de la tendresse ». Et il faut que l’Église reconnaisse qu’elle manque de lisibilité (à ne pas confondre avec visibilité qui est souvent une façon de montrer sa force ; la lisibilité est ce que les gens comprennent), qu’elle acquière de la souplesse, ce qui passe par une décentralisation (« cette royale consécration du pouvoir »), pour rejoindre les hommes sans la pesanteur de l’institution et avec la gratuité de Jésus en Galilée. Cela demande aussi une conversion de notre vision de Dieu. Ne le placer ni au dessus des hommes (« il est alors divinité de l’ordre… donc de la hiérarchie ») ni en bas. Dans les deux cas on garde le pouvoir : celui de l’organisation ou celui des émotions. Dieu procède autrement : il se met « à hauteur de visage » avec l’Alliance. Le livre n’est pas toujours facile à lire car la pensée fait des allers et retours, mais il est parsemé de magnifiques formules et ose la radicalité de la conversion devant laquelle l’Église se trouve pour redevenir « lisible » et pour parler au cœur. Une conversion urgente et essentielle qu’Albert Rouet a bien perçue. Monique Hébrard par Albert Rouet. Éditions de l’Atelier. 183p. 20€

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