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Les concierges de la création

Michel CAVEY

Ce premier dimanche de l’Avent nous invite à lire Marc 13, 33-37. Très court passage, marqué par une demande insistante de Jésus : Tenez-vous en éveil ! dit-il. Mais il ne s’agit pas de lutter contre le sommeil ; le Seigneur ne nous parle pas des Apôtres qui s’endormaient à Gethsémani. Il s’agit d’autre chose. Ses disciples sont en train de s’extasier devant les travaux du Temple, où ils voient l’annonce de la résurrection d’Israël. Et il leur annonce ce qui va se passer, et comment ce Temple sera bientôt réduit à un simple Mur des Lamentations. Tenez-vous en éveil ! On traduit ainsi le grec blépete, qui signifie quelque chose comme regarder attentivement. Ce que Jésus dit c’est : « Soyez lucides ! Ayez l’œil ! Ne prenez pas des vessies pour des lanternes, les choses ne sont pas ce que vous croyez ». Il ne nous parle pas de vigilance mais de discernement.

Et de ce discernement nous allons avoir grand besoin. Car notre temps lui aussi est un temps d’étonnement. Notre civilisation n’est-elle pas un temple que, encore incrédules, et au rebours de l’admiration des disciples devant la splendeur de leur Temple tout neuf, nous voyons se délabrer à grande vitesse ? Que dit cette rumeur qui annonce, ici la fin de l’Occident, là la disparition de l’Homme, ailleurs encore la destruction de la planète ?  Qu’en comprenons-nous, que savons-nous en dire ?

Il y a certes à réfléchir sur les conséquences à tirer des événements qui nous adviennent ; il y a au moins autant à réfléchir sur la panique que nous sentons monter autour de nous : pourquoi ces nations en tumulte ? Et que faire de ce tumulte ?

Les turbulences qui nous attendent peuvent être, non point la fin de l’aventure humaine, mais la chance d’un double mouvement : un retour vers l’autre, car on voit déjà que ce vacillement du monde occidental signe d’abord la faillite du chacun pour soi ; mais aussi, pourquoi craindre de le dire, un retour sur soi, car c’est notre confort, notre superflu qui sont questionnés ; puissante invite à les remettre en partage pour que la crise prenne sur ceux qui ont ; et dont pour la plupart nous sommes. À quelles conditions cela pourra-t-il advenir ? Et que pouvons-nous, nous chrétiens, y faire ? Ceci, justement : discerner, expliquer, dire. Dire qu’il n’est pas forcément bien grave que notre aisance matérielle prenne quelque coups, pourvu que les pauvres soient épargnés ; pourvu que de cette épreuve nous sachions faire un temps de partage, de réapprentissage de notre humanité. Pourvu que ce soit le temps de notre purification :

Non, je ne mourrai pas
Je resterai en vie pour publier bien haut
Ce que fait l'Éternel !
L'Éternel m'a châtié
Avec sévérité, mais sans me livrer à la mort

(Psaume CXVII, 16-17)

Et il y a autre chose.

Notre texte évoque un homme qui part en voyage. Il ne dit pas quand il reviendra, tout simplement parce qu’il ne le sait pas. Il réunit ses serviteurs, il leur donne leur tâche, et sur cette répartition des tâches nous ne savons rien. Au portier, par contre il commande de veiller.

Le portier ne range pas la maison, il ne fait pas la cuisine, il ne gère pas les affaires. Le portier ne fait rien : il veille. Son rôle est d’attendre et de regarder.

J’ai compris ce qu’était un gardien d’immeuble un soir d’été à Toulouse, quand j’ai dû aller voir un malade qui venait d’arriver chez l’une de ses filles, quelque part dans un appartement au beau milieu d’une immense barre. J’avais oublié le nom de sa fille. Mais il y avait un gardien, un grand Berbère à l’accent impossible, qui m’a dépanné en dix secondes : sur son domaine il savait tout, il voyait tout, il comprenait tout.

Dans notre monde digicodé il n’y a plus place pour les gardiens d’immeubles. Ou pour les poinçonneurs. La machine marche mieux. Tout de même l’humanité marcherait mieux sans les humains. Mais on l’a tous compris : le gardien d’immeuble et le poinçonneur étaient là, justement, pour faire autre chose que ce qu’ils faisaient : pour être, veiller, assurer la présence de l’homme, être aux aguets.

Tenez-vous en éveil ! Le rôle du chrétien est d’être un portier. Il n’est pas là pour faire le monde, pas plus en tout cas que les autres humains ; et l’action chrétienne ne se distingue guère de celle de tous les hommes de bon vouloir : voyez comment, dans Deus caritas est, Benoît XVI échoue à trouver une spécificité à l’humanitaire chrétien ; et voyez comme il s’en trouve encore pour se tirer d’affaire en clamant piteusement qu’il y aurait des « chrétiens sans le savoir » ; il se peut que l’Esprit ait mis les germes de la foi au cœur de chaque homme ; il se peut bien davantage qu’il n’y ait pas cinquante manières d’être humain. Le chrétien est là pour dire le sens du monde ; il le fait dans le respect des autres paroles de sens, mais il n’en proclame pas moins que le sens ultime est celui dont son Dieu lui a confié le secret ; il est là pour annoncer les temps qui viennent.

Cela ne nous dispensera jamais de faire notre travail d’humain, côte à côte avec nos frères. Mais le Seigneur nous met en garde : tout autant que sur le nombre de talents que nous aurons su faire fructifier, tout autant que sur la manière dont nous aurons su remplir la terre, et sen rendre maîtres (Genèse 1, 28), nous serons jugés sur notre aptitude à remplir cet énigmatique office de bignolles de la Création.

Michel Cavey


 

 

Source de l'image : Wikipédia

 

 

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