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L’Église, « dans une impasse » ou au point « mort » ?

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Alain WEIDERT
Cardinal allemand Reinhard Marx
Cardinal allemand Reinhard Marx © Degreezero @ Wikimedia Commons - CC BY-SA 4.0


L’auteur de cette tribune parue dans La Croix, Alain Weidert, animateur avec Aline Weidert de groupes de réflexion-formation à Vézelay, invite à saisir toute la gravité du récent geste du cardinal allemand Reinhard Marx, qui a présenté sa démission d’archevêque de Munich au pape – lequel l’a refusée.

Le mot « impasse », employé en français pour traduire la pensée du cardinal Reinhard Marx dans sa lettre de démission adressée au pape François, ne laisse pas de m’interroger, même si, depuis, le pape a refusé cette demande.

Le mot « impasse » apparaît pour la première fois dans l’article de La Croix du 4 juin 2021 : « Allemagne : Reinhard Marx, la démission d’un cardinal réformateur ». Il y est dit : « Considérant que l’Église catholique est dans une "impasse" en matière de lutte contre les abus, il a demandé au pape d’accepter sa démission d’archevêque de Munich. »

En allemand il n’est pas question d’« impasse » mais de « point mort » (« toten Punkt »), constat nettement plus radical et grave (« Wir sind – so mein Eindruck – an einem gewissen "toten Punkt" »). On retrouve ensuite le mot « impasse » dans d’autres articles de La Croix (1), dans la traduction de la « Documentation catholique » et également sur le site « vaticannews.va »  Pas sur le site du Point, du Monde, du Figaro qui parlent bien de « point mort ».

Pourquoi ne pas avoir tout simplement traduit « toten Punkt » par son équivalent français le plus proche, « point mort » ? Aurions-nous peur de parler de « mort » à propos de l’Église, et de la dure réalité que pointe ce mot, pour aller chercher une expression plus ou moins synonyme, « impasse » ? Si Reinhard Marx avait vraiment voulu parler d’« impasse », il avait un mot tout à fait approprié, celui utilisé pour parler d’une rue en impasse : « Sackgasse ».

Déni de la réalité

Être dans une impasse signifierait que nous aurions pris un mauvais chemin. Il suffirait de faire marche arrière pour s’en sortir. Dire que l’Église est dans une impasse, voire simplement « à un tournant », comme l’exprime Mgr de Moulins-Beaufort à propos de la décision de Reinhard Marx, est une façon d’esquiver le problème, un déni de la réalité à laquelle l’Église est dramatiquement parvenue : fuite des pratiquants, baisse drastique des ordinations, églises fermées et vendues, indifférence en masse de nos contemporains, découverte d’abus d’autorité et de crimes sexuels à n’en plus finir… en France comme en Allemagne.

En français l’expression « au point mort » fait surtout penser à une voiture dont le moteur tourne dans le vide. Aucune vitesse n’est enclenchée, la voiture n’avance pas. Si Reinhard Marx avait voulu exprimer cette situation, il aurait utilisé l’expression « im Leerlauf », mais il va plus loin. Son expression « toten Punkt » est à entendre au sens propre, réel. Il ne faut pas édulcorer sa pensée. L’Église n’est pas au « point mort », elle est dans une situation de mort, elle est au point « mort ». Son moteur est à l’arrêt. Tout est coincé.

Référence exagérée ?

Mgr Bätzing, président actuel de la conférence épiscopale allemande, interviewé par la première et la seconde chaîne allemande (ARD et ZDF) sur la lettre de démission de Reinhard Marx, son prédécesseur à ce poste de président, tient à préciser dans chaque interview que l’expression « toten Punkt » est une citation d’Alfred Delp. Ce dernier, jésuite allemand exécuté en 1945 par les nazis pour résistance spirituelle, était voisin de cellule de Dietrich Bonhoeffer. La référence est-elle exagérée dans la situation actuelle de l’Église ? Oui et non. Elle prouve en tout cas, non pas tant la solitude de Reinhard Marx, comme l’exprime Mgr de Moulins-Beaufort, que la prise de conscience d’une situation catastrophique dont nous n’avons pas encore pris la mesure. Ou que nous n’osons pas nous avouer ? Peut-être redoutons-nous le choc d’un tel diagnostic ? « Oh, Reinhard Marx exagère, il y a aussi de bonnes choses. De toute façon l’Église en a vu d’autres ! »…

Non, ce qu’ose dire Reinhard Marx c’est que l’Église catholique est aujourd’hui dans un état de mort pastorale. Sa crédibilité est en déliquescence, sa parole d’un autre âge est morte. C’est là le cœur du message du veilleur (de l’épiscope), du lanceur d’alerte qu’est le cardinal Marx. Pour lui, aux grands maux et aux grands mots (« toten Punkt ») les grands remèdes, mais sans doute pas pour ressusciter un passé révolu.

 

Alain Weidert – tribune parue dans La Croix, le 16/06/2021 à 17:43

  1. « Point mort » apparaît seulement dans l’article de La Croix de Delphine Nerbollier (à Berlin), le 07/06/ 2021.
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