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La leçon du XXe siècle (II)

Jean-Louis VUILLERME

Les hommes agissent conformément à leurs représentations, mais ils tirent la plupart de leurs représentations politiques d’un petit nombre d’idéologies disponibles à leur époque. Or nous sommes aujourd’hui toujours très dépendants des grandes idéologies qui ont dominé le XXe siècle (communisme/socialisme, libéralisme, fascisme/nazisme). Elles se sont développées en opposition meurtrière les unes contre les autres. Elles possèdent cependant de troublants caractères communs généralement méconnus. En prendre connaissance est un préalable à l’élaboration d’une pensée politique nouvelle et plus humaine.

Ce second volet est consacré aux voies d’une humanisation possible de la pensée politique.

Un trouble cognitif récurrent

En sus de l’idéologie partagée du progrès, justifiant tout crime inscrit dans le sens annoncé de l’histoire, les doctrines politiques contemporaines ont toutes en commun de s’être construites, à des degrés divers, sur l’antagonisme. Au lieu de projets positifs, il s’agissait en premier lieu de désigner des adversaires dont la chute entraînerait à elle seule les réalisations espérées. Dans tous les cas, on construisait un modèle de l’Autre, appréhendé comme un ensemble indéfini, ne tenant pas compte des identifications individuelles de ses membres ; et l’on se définissait soi-même comme sa négation. La première rencontre de l’Autre s’était effectuée durant la colonisation et avec la découverte des Cannibales. Une mutation conceptuelle s’était manifestée. Les populations rencontrées n’apparaissaient plus comme étrangères ou barbares, selon les identifications anciennes, mais formées d’humanoïdes qu’il faudrait anéantir ou soumettre à l’élevage, condition de leur éventuelle entrée dans l’humanité. La notion s’étendit aux guerres de religions, dont la vocation n’était plus le prosélytisme, mais la destruction physique d’un esprit malin. Puis le nationalisme fut inventé, innovation sans précédent, exigeant que non seulement l’on s’oppose aux peuples voisins, mais qu’on le fasse sous forme d’une lutte à mort entre unités ethno-linguistiques artificiellement homogénéisées, mobilisant la totalité de leurs populations. On combinait sciences raciales et sciences historiques pour promouvoir des Nations impériales rivales mais obéissant au modèle commun. On se sentait libre d’injecter le nationalisme dans des cultures qui n’en avaient pas eu l’idée, dans l’espoir que leurs propres regroupements s’effondreraient pour faire place à des nations moindres et assujetties aux empires coloniaux. Quand ceux-ci disparurent ou prirent des formes nouvelles, la conviction d’une supériorité intrinsèque sur l’Autre donna naissance à une théorie du culbuto : le modèle étant universel, il suffisait d’éliminer les obstacles, comme les dictateurs qu’on avait souvent soi-même installés, de les ôter comme des tumeurs, pour que se dresse spontanément un État en tout point analogue à ce que les puissances intervenantes avaient adopté, Parti communiste pour les uns, Parlement électif pour les autres. Quant aux opposants « tiers-mondistes », rejetant à la fois le modèle de l’homme libéral et de l’homme socialiste, ils se mirent à promouvoir chez les dominés des identifications ethniques qui n’étaient pas moins artificielles que chez les dominants. Elles ont contribué à provoquer les retours de bâtons civilisationnels que nous observons.

L’état de guerre généralisé, civile comme étrangère, qui envahit le XXIe siècle, n’a pas d’autre cause que la permanence d’une maladie cognitive ayant atteint au précédent son apogée. Elle ne saurait avoir pour remède plus de progrès et l’imposition de quelque modèle politique commun à l’humanité, qui sont eux-mêmes des symptômes. Bien que la cure ne soit pas trouvée, la direction est à peu près claire : réformer chacun pour son compte ses identifications, pour cesser de porter crédit à des substances créées pour combattre l’Autre, à commencer par les « peuples » ou les « Nations », notions floues et transitoires, aveugles aux personnes. Et ne plus tant se préoccuper des buts que les politiques nous proposent que des moyens qu’ils nous infligent pour les réaliser. Or l’instrument unique qu’on ait jamais trouvé pour leur fixer des limites est le droit. 

Les Modernes avaient profondément altéré le concept de droit, le confondant de plus en plus avec la formule de loi, instrument d’ingénierie politique. Mais le vrai droit sont les juridictions, acentriques et ordonnées selon des hiérarchies enchevêtrées interdisant à quiconque d’en prendre le contrôle, se déterminant selon une pluralité de sources comprenant notamment aussi l’équité, la raison, et les principes généraux, et aptes à se prononcer sur la loi elle-même. Elles seules sont éventuellement capables de protéger les personnes et les minorités contre les moyens du politique. Sans déterminer le choix des dirigeants ou des programmes, elles peuvent à tout le moins, à l’intérieur comme internationalement, assigner quelques bornes aux injustices les plus inhumaines, ce qui est à la fois très peu et l’essentiel.

Encore faut-il que nous imposions le rôle des juridictions et nourrissions cognitivement leurs jugements, chacun pour notre compte, car le droit et les juridictions n’ont, au bout du compte, pas d’autres gardiens que la manière de penser des individus qui les entourent et qui s’influencent l’un l’autre. Ceci conduit à placer la lutte personnelle contre nos propres antagonismes cognitifs au rang de premier commandement d’un humanisme repensé.

 

Tu ne feras pas l’Homme à ta propre image.

Tu combattras les actions adverses et non pas leurs auteurs, et ne désigneras aucun groupe comme étant ton adversaire, dont tu ne peux individualiser les membres.

Tu agiras sur toi-même pour agir sur la société, sans y combattre rien que tu n’aies combattu en toi-même.

Tu appartiendras à plusieurs communautés à la fois.

Tu permettras à autrui de s’exprimer à la première personne du singulier.

Tu apprendras à connaître celui qui s’oppose à toi mieux qu’il ne se connaît lui-même, comme les idées et l’histoire que vous partagez.

Tu t’efforceras d’élargir la communauté humaine.

Tu éviteras d’avoir à agir dans l’urgence.
 

Jean-Louis Vullierme

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