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La leçon du XXe siècle (I)

Jean-Louis VUILLERME
Wikimedia Commons

Les hommes agissent conformément à leurs représentations, mais ils tirent la plupart de leurs représentations politiques d’un petit nombre d’idéologies disponibles à leur époque. Or nous sommes aujourd’hui toujours très dépendants des grandes idéologies qui ont dominé le XXe siècle (communisme/socialisme, libéralisme, fascisme/nazisme). Elles se sont développées en opposition meurtrière les unes contre les autres. Elles possèdent cependant de troublants caractères communs généralement méconnus. En prendre connaissance est un préalable à l’élaboration d’une pensée politique nouvelle et plus humaine.

Ce premier volet est consacré au diagnostic de la « maladie cognitive » commune aux grandes idéologies du XXe siècle.

Les régressions du Progrès

Quelle aura donc été la leçon du XXe siècle sinon que les sciences et les techniques sont seules vouées au progrès ? Tout autre domaine peut soudain reculer, surtout quand les techniques donnent un levier à son regrès. Ce constat n’était pas attendu. Les trois principales idéologies contemporaines, libéralisme, socialisme, nazisme, qui s’opposaient en apparence sur tout, s’accordaient sur la certitude du progrès, garantissant à leurs élus respectifs une victoire totale vers un bonheur sans limite.

Le libéralisme assurait qu’une « main invisible » veillait à la prospérité des individus méritants. Leur égoïsme même serait placé au profit de l’humanité, l’éloignant toujours plus des affrontements médiévaux, de la misère et de la maladie ; tandis que l’éducation, la liberté et l’ordre juridique, conditions d’une économie efficace, se répandaient mécaniquement. La doctrine affirmait que les inégalités matérielles restaient sans importance aussi longtemps que la vague soulevait ensemble tous les navires, qu’ils soient petits ou grands. Elle pensait que les Lumières atteindraient les peuples reculés, à la manière dont on impose pour leur bien l’enseignement à des enfants. Elle assurait que si des combats demeuraient d’abord nécessaires contre les ténèbres, les régimes parlementaires, consubstantiels au libéralisme, ne se font pas la guerre.

Le socialisme proposait un pas supplémentaire : affranchir les opprimés de ceux qui s’étaient réservé les libertés et les prospérités qu’ils avaient promises en partage. Les nobles avaient seulement été remplacés par des exploiteurs entretenant chez les démunis la peur du lendemain afin qu’ils se vendent au meilleur prix, et monopolisant de fait les magistratures politiques et juridiques pour étouffer la révolte. Le caractère inéluctable du socialisme émergeait cependant des contradictions mêmes du système capitaliste. Malgré la transmission du savoir à ses propres enfants, la bourgeoisie avait un besoin vital de travailleurs éduqués auxquels elle ne pourrait cacher les mécanismes de sa domination. On annonça donc la formation immanquable d’une élite avancée du prolétariat et de la prise de conscience qu’elle entraînerait. Une fois organisée, cette élite conduirait des révolutions irrésistibles. Les travailleurs recevraient sans borne ni détournement le produit des techniques et de leur effort, alors que les dernières guerres, toutes de nature sociale, disparaîtraient une fois le socialisme devenu planétaire.

Le nazisme dont le fascisme fut le précurseur ne prétendait pas, contrairement à une idée répandue, s’opposer en tout au capitalisme et au socialisme. Il affirmait au contraire qu’il était possible de les réunir, mais à condition de les insérer dans une compréhension plus profonde de l’évolution biologique. L’histoire tout entière était l’expression de la rivalité des races pour un statut dominant. La victoire du groupe « aryen » était inévitable, pourvu qu’il anéantisse la « race juive » en lice pour la prédation. Il continuerait d’asservir les « peuples de couleur », se répartissant en un petit nombre d’empires (Reich allemand, États-Unis et Grande-Bretagne) qui commerceraient entre eux en harmonie. Paysans et ouvriers recevaient les bénéfices du progrès technique et social, l’exploitation parasitaire ayant été éradiquée, et les individus s’élevant désormais dans la hiérarchie à proportion de leur génie ou de leur mérite biologique.

Ces trois idéologies dominantes s’accordaient ainsi sur l’existence d’un sens de l’histoire strictement orienté et conduisant fatalement au bonheur de leurs élus : agents économiques, classe ouvrière ou membres de la race supérieure respectivement. Elles proclamaient toutes la nécessité d’une révolution initiale consacrée à l’élimination violente des sangsues adversaires du progrès : noblesse fainéante, bourgeoisie ou étrangers, selon les cas. Elles affirmaient une marche inéluctable et la possibilité d’une maîtrise de la technique, y compris son extension à une ingénierie sociale (selon les cas, ouverture des marchés au canon et guerres sociales ou coloniales, élimination de groupes sociaux entiers et déportations, nettoyages ethniques) autorisant lois d’exception et massacres. C’est ce dont le nazisme, à deux doigts de l’emporter, aura été la manifestation la plus atroce et la plus intense.

Dans les trois cas, les conséquences concrètes et les régressions humaines provoquées ont été abondamment décrites, mais le plus souvent de manière sélective, sans que l’unité du phénomène soit appréhendée. Les trois doctrines se rejetaient l’une l’autre la responsabilité, s’alliant souvent par paires dans la critique. Socialisme et nazisme avaient souligné l’opposition des libéraux au sentimentalisme qui s’était manifesté non seulement durant les épisodes coloniaux lointains, mais aussi en Europe, par exemple pendant la Grande famine irlandaise, au cours de laquelle un soin implacable avait été pris de ce que les considérations humanitaires ne nourrissent pas la paresse indigène et son improductivité. Les deux adversaires du libéralisme avaient été jusqu’à attribuer une grande partie des maux à l’humanisme lui-même, réduit au travestissement bien-pensant de l’avidité libérale. Mais tandis que le socialisme tendait à considérer le nazisme comme une forme particulièrement perverse de capitalisme, le nazisme considérait le socialisme comme l’instrument occulte et tyrannique d’un complot racial à visée économique. Le libéralisme, pour sa part, regroupait ses rivaux à l’intérieur d’un même concept indifférencié de « totalitarisme » dont les Lumières étaient censées triompher nécessairement, sans jamais se compromettre. Les vainqueurs de la seconde guerre mondiale, libéraux et socialistes ensemble, avaient cru pouvoir faire du nazisme une exception absolue, imputée à la folie de quelques hommes, sans reconnaître l’existence de la moindre parenté.

On n’admettait aucune autre alternative doctrinale, les positions minoritaires étant réputées dérivées ou des masques des dominantes, à l’exception des ultra-réactionnaires monarchistes ou religieux qui commettaient le crime universel d’ignorer l’évidence du progrès. Les attitudes religieuses étaient d’ailleurs vues tour à tour comme réactionnaires, capitalistes, socialistes ou fascisantes. La social-démocratie passait aux yeux du socialisme pour un capitalisme honteux, et aux yeux du libéralisme pour un socialisme simplement électoral. Pourtant une même maladie de l’esprit s’était développée, avec des conséquences inhumaines parfois analogues. C’est sur elle et sur ses séquelles aujourd’hui qu’il convient de se pencher.
 

Jean-Louis Vullierme

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