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Jésus n’a voulu ni messe ni sacerdoce – III

Loïc de KERIMEL
Les racines juives de la messe


Quelques réflexions sur Les racines juives de la messe, de Jean-Baptiste Nadler, éditions Emmanuel/Transmettre, 2015 (préface du grand rabbin de France Haïm Korsia)

III – Une instrumentalisation de la relation judéo-chrétienne ?

Venons en au cœur de la démarche de Jean-Baptiste Nadler. Centralement, il s’agit pour lui de défendre la conception tridentine de la messe catholique et du sacerdoce telle qu’à nouveau promue, malgré la tentative de Vatican II de rétablir la priorité du « sacerdoce commun des fidèles » sur le « sacerdoce ministériel », par les pontificats successifs de Jean-Paul II et de Benoît XVI. C’est pourquoi il lui importe :

de faire du dernier repas de Jésus un repas pascal (p. 42) ;
d’insister sur le statut de « grand-prêtre de la Nouvelle Alliance » de Jésus, tel que le présente la Lettre aux Hébreux (p. 46) ;
d’interpréter la mort de Jésus sur la croix comme un « acte sacrificiel » (p. 48) ;
rattachant l’Eucharistie à « la liturgie sacrificielle du Temple de Jérusalem » (p. 94), de soutenir qu’à la messe, le prêtre réitère à l’autel cet acte sacrificiel et « rend le Christ présent » (p. 73) ;
qu’il en est ainsi dès l’origine : après que Jésus a « fait le prêtre » à la Cène (p. 57-58), les apôtres ont « célébré la messe dès l’origine » (p. 53) ;
que, comme l’autel des sacrifices dans le Temple de Jérusalem, « l’autel est le centre théologique du sanctuaire chrétien. Lieu du sacrifice du corps et du sang du Christ, il est le sommet architectural de l’église » (p. 74).

Impossible de répondre en quelques lignes à cet argumentaire, dont il suffira de dire qu’il est historiquement et théologiquement plus que discutable. Historiquement, car le consensus s’est désormais fait sur la chronologie du quatrième évangile plutôt que sur celle des synoptiques : le dernier repas de Jésus n’est pas un repas pascal. Car, d’autre part, les apôtres n’ont pas « célébré la messe dès l’origine », mais simplement, comme à Emmaüs, fait mémoire du Seigneur en reprenant le geste de la « fraction du pain » lequel, comme la cène, adopte en le simplifiant un rituel très commun aux repas festifs juifs présidés par le maître de maison : « partage du pain » au début et « circulation d’une coupe de vin » à la fin (cf. Jean-Marie Van Cangh, « L’évolution de la tradition de la Cène », in Auwers et Wénin, Lectures et relectures de la Bible, Leuven, 1999).

Théologiquement, il est compréhensible que l’on soutienne, envers et contre tout, au mépris de la réalité historique, une conception sacrificielle de la mort de Jésus et, partant, du culte catholique, là où il s’agit évidemment de défendre becs et ongles la conception contre-réformatrice du sacerdoce et de la double transsubstantiation : celle d’un sujet mâle en prêtre ordonné et celle du pain et du vin en corps et sang du Christ par la consécration. Il s’agit ni plus ni moins d’un plaidoyer pro domo : un prêtre de l’Emmanuel ne peut pas concevoir l’Église du Christ autrement que centrée sur son sacerdoce, et par conséquent comme voulue telle dès l’origine. On redira à nouveau combien il est alors paradoxal d’en appeler aux « racines juives de la messe » là où, comme Jésus lui-même n’a cessé d’y inviter les siens, le judaïsme s’est émancipé de la religion des prêtres et des sacrifices et là où, à l’inverse, l’Église qui se revendique pourtant de Jésus n’a pas cru mieux faire que de reconstituer, avec la caution de l’empire et le succès que l’on sait, une religion à nouveau centrée sur les prêtres et les sacrifices.

Même si, dans sa préface, le grand rabbin Korsia tient des propos d’une généralité telle que cela lui permet de ne pas entrer dans de telles discussions, on ne peut s’empêcher de penser que le livre de Jean-Baptiste Nadler instrumentalise la relation judéo-chrétienne au service d’une Église dont la crise qu’elle traverse inviterait pourtant à s’interroger sur la responsabilité du « système clérical » – essentiellement : les prêtres et la conception sacrificielle de l’Eucharistie – dans la perpétration d’abus de toutes sortes, tous plus scandaleux les uns que les autres. Demander au judaïsme contemporain d’apporter sa caution à un tel système paraît singulièrement impudique. La relation et, plus encore, l’amitié judéo-chrétiennes ne progresseront qu’à la condition expresse de ne pas sacrifier la vérité aux petits intérêts du moment.


Loïc de Kerimel – 30 mai 2019

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