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Jésus n’a voulu ni messe ni sacerdoce – II

Loïc de KERIMEL
Les racines juives de la messe


Quelques réflexions sur Les racines juives de la messe, de Jean-Baptiste Nadler, éditions Emmanuel/Transmettre, 2015 (préface du grand rabbin de France Haïm Korsia)

II – Le judaïsme rabbinique : ni prêtres ni sacrifices

Le judaïsme contemporain, dans toutes ses composantes, est le judaïsme « rabbinique », héritier du courant pharisien, le seul à avoir survécu en Judée à la destruction du Temple. Il prend progressivement la place, d’une part, du judaïsme « sacerdotal », centré sur le Temple, le sacerdoce et les sacrifices. Il rivalise d’autre part un certain temps avec le judaïsme dit « synagogal » qui s’est constitué, par la force des choses, du fait de l’exil à Babylone et a perduré dans la diaspora et dans toutes les régions éloignées de Jérusalem – la Galilée, par exemple – jusqu’au IVe siècle. Or, par rapport à ces deux courants du judaïsme des premiers siècles, le propre du judaïsme rabbinique est d’être une religion sans prêtres ni sacrifices, voire même, dans les courants massorti et libéral, un judaïsme qui ne fait plus de différence entre hommes et femmes. Basé sur l’étude, la prière et le respect des mitsvoth, le judaïsme rabbinique ignore la distinction entre « clercs » et « laïcs ». Avec ce qu’il faut bien considérer comme de l’ingénuité étant donné la suite de son propos, Jean-Baptiste Nadler le note : « Dans la liturgie de la synagogue, point de prêtre ni de lévite : tout Juif adulte peut présider la prière. […] Les commentateurs des Écritures ne sont pas membres d’une tribu particulière, comme l’étaient les lévites du Temple. […] Cet aspect non hiérarchique de la liturgie synagogale bouleverse profondément les structures de la société juive antique. » (p. 34-35)

Toutes raisons pour lesquelles l’historien titulaire de la chaire « origines du christianisme » à l’École Pratique des Hautes Études, Simon Claude Mimouni, considère que pour les francophones, utiliser l’adjectif « juif » n’a pas de sens avant le IIe siècle, voire même le IVe, lorsque le christianisme devient la religion officielle de l’empire romain. Pour toute la période du second temple, jusqu’à sa destruction en 70 et à la seconde guerre contre les Romains en 135, il recommande d’utiliser l’adjectif « judéen ». Si donc il n’y a guère de sens à parler de racines « juives » de la messe, y en a-t-il pour autant davantage à parler de racines « judéennes » ?

La discussion se complique inévitablement. Le propos de Jean-Baptiste Nadler est dénué de toute équivoque : la messe est pour lui centrée sur le sacrifice eucharistique, lequel ne peut être effectué que par un prêtre. Si donc la messe implique sacerdoce et sacrifice, alors, il n’est pas faux de soutenir qu’il y a quelque chose non pas de « juif » mais de « judéen » dans la messe ainsi conçue ; la messe catholique, centrée, comme le Temple, sur l’autel des sacrifices, lesquels ne peuvent être effectués que par des prêtres, a bien, en ce sens, des racines « judéennes » : « Le sacerdoce chrétien se pense encore aujourd’hui en référence à celui ces ministres du Temple. » (p. 54)

Mais il se trouve qu’avec la destruction du Temple en 70, la religion judéenne, centrée, une nouvelle fois, sur le sacerdoce et les sacrifices, a été littéralement dé-racinée, pour laisser progressivement place à une religion sans prêtres ni sacrifices. Peut-on dire alors que la religion de la « Grande Église », qui depuis le IIIe siècle a choisi de se doter d’une liturgie sacrificielle conduite exclusivement par des prêtres, a manifesté là qu’elle avait des racines « judéennes » ? D’autres travaux, à commencer par ceux de Luther, ont tenté d’apporter la démonstration qu’il s’était plutôt agi là d’une sorte de captation d’héritage par laquelle l’Église, pour résoudre d’importants problèmes d’autorité, de fonctionnement et de doctrine, a délibérément choisi, à rebours de l’enseignement et des pratiques de son maître et Seigneur, de redonner vie aux principaux éléments de l’institution lévitique caractéristique de la religion judéenne et d’importer en son sein : le monoépiscopat (l’évêque grand-prêtre), le sacerdoce (la distinction clercs-laïcs), la conception sacrificielle du repas du Seigneur et l’exclusion des femmes. Tout cela s’accompagnant d’un antijudaïsme de plus en plus violent dont les conséquences pour l’histoire mondiale ont été, jusqu’au XXe siècle, celles que l’on connaît. Il est donc plus que problématique d’une part, de parler de « racines juives de la messe » et, d’autre part et surtout, de voir dans la reprise de l’institution lévitique par l’Église l’assiette et le motif d’une possible « amitié judéo-chrétienne », si cette reprise a bien été structurellement liée aux deux mille ans d’antijudaïsme chrétien.

Suite –> Une instrumentalisation de la relation judéo-chrétienne ?


Loïc de Kerimel – 30 mai 2019

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