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Jésus, juif conservateur ?

Loïc KERIMEL (de)
Jérusalem, tombeau des patriarches
association Compostelle-Cordoue

Dimanche 2 septembre 2018 – 22e dimanche du temps – Mc 7, 1-8.14-15.21-23
 
Bien qu’assez sauvagement saucissonnée dans sa version liturgique, cette première moitié du ch. 7 de Marc fait fortement écho en nous. « Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » C’est, entre autre, du fait du génie de ce genre de renversement, du considérable approfondissement de la réflexion éthique en même temps que de la simplicité des moyens utilisés que le rabbi de Nazareth, au-delà des divisions confessionnelles, continue de frapper les esprits et les cœurs.
On a vu dans ce passage et quelques autres la manifestation de ce que l’on croit être la rupture de Jésus avec le judaïsme et son obsession légaliste en même temps que celle de l’invention du christianisme, proclamé religion de l’amour. Outre ce qu’il y a de suspect, nous chrétiens, à nous prévaloir de ce dernier au moment où nous stigmatisons les autres, nous pouvons nous demander, comme souvent lorsqu’il s’agit de la source de notre foi, si nous avons bien lu, s’il n’y a pas une dangereuse extrapolation à faire de Jésus l’agent de la séparation du judaïsme et du christianisme et donc de l’anti-judaïsme, surtout si nous avons conscience de l’abominable histoire qui a résulté vingt siècles durant de ce type de conviction.
Relisons donc notre texte. Daniel Boyarin, un important historien du judaïsme du second temple, lui-même juif orthodoxe, consacre un chapitre de son récent petit livre Le Christ juif à notre texte. Pour lui, cela ne fait aucun doute : Jésus « mangeait casher », autrement dit respectait les prescriptions de la Torah écrite sur la nourriture. Pour lui, la discussion qu’il installe ici concerne non pas la question de savoir s’il faut observer la loi mais, comme le leader juif qu’il était parmi tant d’autres, en particulier ceux « venus de Jérusalem », celle de savoir quelle est la meilleure manière de l’observer. Et Boyarin d’énoncer cette thèse, très fortement paradoxale à nos oreilles : « Le judaïsme de Jésus [représente] une réaction conservatrice contre certaines innovations radicales de la loi par les pharisiens et les scribes de Jérusalem. » Jésus, juif conservateur ? Ce renversement-là est tout à fait inattendu.
Pour le comprendre, il faut éviter de confondre les lois concernant la cacherout (les interdits alimentaires) avec celles concernant la pureté ou l’impureté de certains corps. Un aliment peut être « casher », autrement dit « permis », et pourtant « impur », autrement dit non consommable en raison d’une souillure contractée accidentellement, par exemple, selon les pharisiens, en touchant le pain avec des mains non préalablement lavées ou en étant au contact de certains fluides corporels, etc. Ce que Jésus reproche aux pharisiens de Jérusalem, lui le juif de Galilée, c’est d’avoir considérablement étendu les prescriptions concernant la pureté et d’avoir ainsi « laissé de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes ».
Or en supprimant deux versets (16 et 17) du texte original, la version liturgique nous prive d’un ressort important dans l’approche des paroles de Jésus. Nous y lisons en effet : « “Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende”. Lorsqu’il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogeaient sur cette parabole. » De quelle parabole s’agit-il donc ? À quoi faut-il donc ouvrir nos oreilles ? Précisément à ce que Jésus vient de dire et que nous citions en commençant : « Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » Ce sont pour l’essentiel des fluides corporels, autrement dit des choses qui « viennent de l’intérieur » qui rendent impur. À quoi donc ouvrir nos oreilles ? Précisément au sens parabolique de l’expression. Il y a plus intérieur encore que ce d’où proviennent les fluides corporels : la moralité est plus importante que les règles de pureté.
Et Boyarin de conclure : « L’explication que Jésus donne consiste à interpréter le sens profond des règles de la Torah et non à les mettre de côté. Et cette interprétation profonde de la Torah constitue la grande contribution de Jésus, pas du tout un soi-disant rejet de la Loi. »
Loïc de Kerimel
 

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