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Il ne les a pas créés homme et femme

Loïc de KÉRIMEL
homme et femme
homme et femme © stokpic @ Pixabay - Domaine public


Là où bon nombre d'hommes d'Église, incapables, comme les troupes qu'ils mobilisent, de renoncer à l'encadrement des corps et des consciences, s'obstinent à répéter que Dieu a créé l'humain "homme et femme", il faut se rendre à l'évidence : ce n'est pas ce qui est écrit.

Le Vatican, précisément la congrégation pour l'éducation catholique, vient une nouvelle fois d'éditer un texte dans lequel il met en garde le monde éducatif contre ce qu'il appelle la "théorie du genre". Comme Jean-Paul II naguère, il donne à ce texte un titre qui prétend renvoyer à la lettre de l'Écriture, "Il les créa homme et femme", là où il s'agit en réalité d'un détournement manifeste de celle-ci, détournement naturellement inspiré par des considérations idéologiques que l'on connaît trop bien : les humains ne sauraient s'écarter, sous peine de graves désordres, de ce qui a été voulu par Dieu, c'est-à-dire de la réalité naturelle de la différence sexuelle faisant que chacun naît homme ou femme. Toute approche anthropologique installant un écart entre nature et culture, par exemple entre sexe, genre et orientation sexuelle, est donc réputée impie ou "intrinsèquement désordonnée" parce qu'attentatoire à un ordre que l'on présente comme naturel et, comme tel, intouchable.

Contrairement à l'interprétation que l'on cherche à imposer à tout crin, il se trouve que, pour qui sait lire, la distinction entre sexe et genre ou nature et culture est inscrite dans la lettre même d'un texte qui n'a jamais eu pour fonction de rameuter les troupes de Civitas ou de La Manif pour tous ni de fonder le mariage chrétien ou de condamner l'homosexualité. En Genèse 1,27, il n'est pas écrit : "Dieu créa l'humain à son image, à son image il le créa, homme et femme il les créa" mais : "Dieu créa l'humain à son image, à son image il le créa, mâle et femelle il les créa". Chacun pourra le vérifier, les termes utilisés, tant en hébreu qu'en grec, sont, sans discussion possible, les termes qui ne valent pas seulement pour l'humain mais pour tout le monde vivant traversé par la différence sexuelle : ce sont, par exemple, ceux qui sont utilisés pour caractériser les couples de vivants animaux qu'au moment du déluge Noé est invité à protéger de la destruction, chaque fois un mâle et une femelle. Un peu de culture anthropologique, rabbinique, ou simplement littéraire rend disponible une pluralité d'interprétations qui toutes, au lieu d'enfermer dans le carcan doctrinal que la gérontocratie exclusivement masculine du Vatican, malgré ou en raison des déboires du moment, tente sans honte d'imposer, font souffler sur la tâche qui revient aux humains un puissant vent de liberté. Reprenant une matrice très commune dans les mythologies traditionnelles, le chapitre qui ouvre l'Écriture tout entière tente, avec les moyens du bord, de répondre à la question des questions : "qu'est-ce que l'humain ?" en bornant cet être qui est à lui-même question au sujet de lui-même par les deux types d'êtres qui, dans la grande hiérarchie des êtres, lui sont le plus voisins : par en haut, le divin, par en bas, l'animal. D'où d'un côté, "à l'image de Dieu il le créa" : l'humain a quelque chose à voir avec le divin. De l'autre, "mâle et femelle il les créa" : l'humain a quelque chose à voir avec l'animal. Autrement dit : l'humain est "partagé". Partagé d'une part entre ce qui en lui relève du divin et ce qui en lui relève de l'animal. Partagé d'autre part du fait de la réalité personnelle de chacun : c'est ce que le pluriel qui survient ici – "mâle et femelle il les créa" – peut suggérer. Alors que l'animal est chaque fois créé "selon son espèce", non "partagé" donc, bien que lui aussi traversé par la différence sexuelle, l'humain a à connaître une irréductible et essentielle pluralité, confronté qu'il est à l'altérité de l'autre. "Partagé", c'est-à-dire : libre.

Quelle leçon tirer de ce fait initial du "partage" ? Le verset précédent fournit de précieuses indications. On lit en effet, dit par Dieu : "Faisons l'humain à notre image, selon notre ressemblance." (Gn 1,26) Il est bon de relever d'une part ce surprenant pluriel dans le divin, comme s'il était lui aussi concerné par la pluralité, et d'autre part que le programme que le divin se donne pour la création de l'humain n'est réalisé qu'à moitié. Projetant de faire l'humain "à son image et selon sa ressemblance", le divin ne fait l'humain qu'"à son image" et pas, en outre, "selon sa ressemblance".

La leçon anthropologique de cette manière de mettre en scène la création de l'humain est universelle. Pour parler comme Sartre, là où la plupart des êtres sont tels que chez eux "l'essence précède l'existence", autrement dit qu'ils n'ont aucune prise sur ce qui les fait être ce qu'ils sont – ces êtres ne sont pas "partagés" –, il se trouve que l'humain est tel que, chez lui, "l'existence précède l'essence", autrement dit qu'il lui appartient, lui, l'humain, de coopérer à la définition de son être : parce qu'il est créé de telle sorte qu'il ait prise sur ce qui le fait être ce qu'il est, l'humain sera ce qu'il se fera. Cet être est "partagé", c'est-à-dire : libre.

La confirmation magistrale de ce donné anthropologique de base est fournie par Paul de Tarse dans sa Lettre aux Galates (3,28) : avec le Christ, dit-il, "il n'y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle et femelle" – et non pas, là encore, comme beaucoup s'obstinent à l'écrire "ni homme ni femme". La petite impropriété grammaticale de la troisième expression laisse penser que l'auteur cite ici littéralement le membre de phrase de Genèse 1,27. C'est suggérer, par conséquent, qu'avec le Christ, l'humain accomplit son humanité en se "dé-partageant", c'est-à-dire en prenant la résolution de faire prévaloir en lui la part de divin sur la part d'animal. Non pas, comme il est arrivé qu'on l'écrive, en cessant d'être sexué, mais en subordonnant sa sexualité et l'ensemble de ses "caractères" à ce qu'il y a en lui non seulement d'"image" mais aussi d'"image et ressemblance" avec le divin. Qu'est-ce à dire ? Ce qu'il y a en l'humain d'"image et ressemblance" avec le divin c'est, avant toute différence de sexe, de genre, d'orientation sexuelle, de race, de culture, de religion, la personnalité de la personne de chacun, autrement dit sa radicale singularité, son absolue liberté, sa dignité de principe, son imprenable altérité.

Qui prétend lire en Genèse 1,27 la "complémentarité" de l'homme et de la femme, la différence sexuelle comme "image de Dieu", le fondement du mariage chrétien ou la condamnation de l'homosexualité ne sait tout simplement pas lire ou, pire, pèche contre la lettre et l'esprit de l'Écriture.


Loïc de Kérimel – 15 juin 2019

https://blogs.mediapart.fr/loic-de-kerimel/blog/150619/il-ne-les-pas-crees-homme-et-femme

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Commentaires
Dangessin

Cher M. de Kérimel,
L'Ecosse a besoin de professeurs de votre calibre, pour une reconstruction en kit et en kilt de la Genèse. Surtout, n'hésitez pas ! _ https://twitter.com/Damocles_Fr/status/1139784442589745152/video/1

jacques neirynck

Les spécialistes de la paléontologie supposent que la séparation de l’homme et de l’animal s’est échelonnée entre 19 et 7 millions d’années. Au début, nous avions un aïeul commun avec les orang-outangs, les gorilles, les chimpanzés, les bonobos. Ces lignées animales se détachèrent successivement du tronc commun, jusqu’à l’apparition de notre aïeul initial, dit Toumaï, voici 7 millions d’années, l’ancêtre de la lignée des australopithèques, qui nous engendra cinq millénaires plus tard.
Les sexes ont donc existé depuis longtemps comme résultat de l'évolution biologique. Une discussion sur une phrase de la Genèse n'apporte rien à cette constatation. Un texte vieux de 25 siècles reflète les mythes de l'époque, intéressants pour savoir par où nous sommes passés, mais pas plus.

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