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Il faut rendre l’Évangile désirable.

Gérald HAYOIS/Paule ZELLITCH
Image par Vyacheslav Lozhkin de Pixabay

L’Appel, le magazine (belge) chrétien de l’actu qui fait sens, a consacré deux pages de son dernier numéro à la CCBF et à sa présidente Paule Zellitch.

La Conférence catholique des baptisé·e·s francophones est-elle née d’une revendication de parité hommes-femmes au sein de l’Église ?

Effectivement. il y a une dizaine d’années, pour beaucoup de catholiques, il était encore difficile de se positionner pour la parité hommes et femmes, comme pour la coresponsabilité et le refus du cléricalisme. Les catholiques ne peuvent pas être majeurs seulement dans la société civile. À la conférence, il y a donc des baptisé·e·s, des laïcs et des prêtres. Notre point commun est de fonder notre action sur Jésus et les Écritures, d’être attentifs à ce qui est vivant et moteur dans la tradition pour préparer l’avenir par le dialogue.

Beaucoup de catholiques ont attendu que le pape critique le cléricalisme pour oser l’affirmer eux-mêmes...

Voici quelques années, la CCBF résumait sa position par ces mots : « Ni partir de l’Église ni se taire », et elle était parmi les premiers à le dire. Il a suffi que le pape ait des mots durs contre le cléricalisme pour que ce combat soit plus largement porté. Mais un chrétien a-t-il besoin d’autorisation pour s’exprimer alors que notre foi s’appuie sur la Parole ? Un chrétien peut-il à ce point déléguer son discernement ?

Chacun a son propre charisme qui peut être utile...

Une des spécificités de la Conférence des baptisé·e·s est de mettre concrètement en œuvre l’idée simple de faire émerger les charismes et les initiatives de chacun. C’est cette variété des charismes qui témoigne de la vitalité de l’Évangile qu’il faut rendre désirable et vivre ensemble.

Quels catholiques cherchez-vous prioritairement à toucher ?

Nous nous adressons aux catholiques qui sont dans la nef et qui, pour beaucoup, ne s’y sentent plus toujours à l’aise ; à ceux qui sont encore sur le parvis, et nous voudrions que les plus éloignés retrouvent l’envie de se rapprocher de l’essentiel. Les personnes à qui nous nous adressons sont nombreuses et très touchées par les abus de certains membres du clergé et des autorités qui les couvrent. Ces contre-témoignages ne favorisent pas l’annonce de l’Évangile qui est la première raison d’être de l’Église.

La Conférence propose des réflexions et des actions en ce sens ?

Nous sommes très actifs sur les fronts des abus de toute sorte et des réformes structurelles de l’institution. Il faut des mécanismes préventifs aux abus de pouvoir. Nous travaillons à faire émerger, et bien sûr partager, des propositions concrètes. Nos chantiers sont nombreux car les besoins sont multiples. Par exemple, il existe une demande de célébrations non eucharistiques. Nous l’accompagnons d’une mise à disposition d’outils et de formations. Certains travaillent à un “lectionnaire”, une compilation de textes poétiques et littéraires en complément de ceux tirés de la Bible. D’autres à des manières de dire la foi en vue d’adaptations à des publics variés. Avec des dominicains, nous proposons une école de la prédication. C’est important qu’il y ait de plus en plus de personnes capables de se lancer et qui désirent en initier d’autres. Cela permet de maintenir ou de renouer des liens qui, sans cela, seraient définitivement rompus.

La Conférence est celle des baptisé·e·s francophones. Vous avez donc des liens en dehors de la France ?

Oui, bien sûr, même si, avec le confinement, cela est plus difficile. Nos amis belges, québécois et suisses sont non seulement présents, mais ils sont membres de notre conseil d’administration. Plusieurs théologiens et sociologues belges participent régulièrement à nos évènements.

Vos recherches concernent aussi le contenu de la foi, les dogmes ?

La Conférence ne s’est pas lancée sur ces questions-là, bien qu’il y ait des théologiens parmi nous.

Vous avez été antiquaire et experte en antiquités. Comment l’êtes-vous devenue ?

J’ai étudié le droit à l’université, mais je m’y ennuyais. J’ai alors de manière fortuite rencontré des gens de cette profession. Je m’y suis lancée et cela m’a plu. Je l’ai exercée pendant une vingtaine d’années.

Quel est votre terreau familial ?

C’est un milieu cosmopolite, tant du côté de mon père que de ma mère. Tout ce qui est différent n’est donc pas étrange ou étranger dans notre famille, et aujourd’hui dans le monde actuel, ce n’est plus une singularité comme ce l’était jadis. Cela a eu des répercussions sur mes manières d’appréhender les questions, y compris en termes de foi.

Et au point de vue religieux ?

La famille de mon père était très traditionnellement catholique. Du côté de ma mère, j’ai été marquée par l’idée que chaque personne est radicalement appelée à la liberté. La foi, pour mon père enfant, était une source d’angoisses et de damnation. Il a donc coupé avec tout cela. Ma mère lisait la Bible et c’est avec le Cantique des cantiques qu’enfant elle m’endormait. Petite, j’avais en tête que Dieu était là sans éprouver le besoin de m’adresser à Lui. La question spirituelle est devenue très forte à la fin de l’adolescence. Durant ces années-là, l’idée de revêtir le Christ était pour moi très prégnante, pesante même. Bien plus tard, cela a resurgi, notamment au cours d’un travail analytique. J’ai alors “rencontré” intérieurement le Christ, et de manière très puissante.

On connaît des conversions spectaculaires et subites comme celle de Claudel à Notre-Dame de Paris ou du journaliste André Frossard. Cela a été pour vous une expérience du même ordre ?

Exactement. Il y a eu un jour avant et un jour après. J’en parle rarement, mais voilà en quelques mots ce qui s’est passé. Un jour, alors que je venais de traiter comme antiquaire la vente d’un Christ en croix, l’acheteur m’a dit brusquement : « Tu crois en Dieu bien sûr ! » J’ai réagi par une dénégation assez catégorique. Quelques minutes plus tard, il m’assène un : « Toi, tu viens à la messe demain. » Très curieusement, le lendemain, j’y suis allée. Je suis arrivée au début. Un chœur d’hommes et de femmes chantait et, à ce moment-là, j’ai été prise totalement et intérieurement, certaine de la présence du Christ. À la fin de la célébration, j’étais complètement sonnée, très troublée. C’était très compliqué de me réorganiser intérieurement. Deux jours plus tard, j’ai téléphoné pour demander le baptême. Le catéchuménat ne pouvait pas répondre à toutes mes questions. Je suis alors allée à l’Institut catholique de Paris pour commencer immédiatement des études de théologie. L’Institut a été en quelque sorte ma première communauté chrétienne. Aujourd’hui, j’y enseigne ainsi qu’à la faculté jésuite de Paris. J’ai participé également à la fondation de l’atelier de lecture biblique.

Qu’y a-t-il d’essentiel à transmettre selon vous ?

Être chrétienne, pour moi, est d’abord essayer d’agir comme Jésus lui-même l’a fait : chercher, interpréter, cultiver et laisser ouverte une quête spirituelle, nourrie des Écritures sans cesse revisitées et notamment par la présence des autres à nos côtés. C’est à la liberté que nous sommes appelés, celle qui nourrit toutes les libérations qui nous incombent. Ce que je veux transmettre du christianisme, c’est sa dimension “parlante”, inventive et non pas bavarde. La Genèse met en scène un Dieu, qui émet une parole créatrice. Dieu et le Christ sont à la fois en retrait et présents. Cela nous invite à une autre manière d’être aux autres et à soi.

Le Christ, qui est-il pour vous ?

Dans un premier temps, ma relation au Christ était essentiellement dans la prière, le plus souvent contemplative. Ces années de prière profonde ont installé un vrai compagnonnage intérieur. Aujourd’hui, il est pour moi “la” personne qui, par le bon écart qu’il instaure, pose la justesse de toute relation à autrui. Avec lui, il n’est pas question de me réduire à moi-même et plus encore de mettre la main sur autrui. Sa Parole entendue même modestement est gardienne de cela et en ce sens elle nous sauve encore aujourd’hui.

La figure du Christ a été présentée de façons différentes selon les époques : Roi, Sacré Cœur, Seigneur...

Cela montre que, très longtemps, l’influence de la culture d’une époque sur la religion a été importante. Dans ma vie intérieure, le Christ est Seigneur, dans ma vie relationnelle, il est la figure du frère. Par le Christ, les autres me sont devenus pleinement “frères”. Dans mes relations au sein de l’Église, notamment lorsque j’ai travaillé au Service national des vocations, j’ai compris ainsi mes relations, aussi bien avec les laïcs, les clercs qu’avec les évêques. C’est le rapport fraternel qui me semble important et qui apaise la relation, l’allège des pesanteurs inutiles.

De Dieu, que peut-on en dire ?

On peut parler de Dieu, oui, mais pas à sa place. Il ne faut pas le réduire à une idole et alors anéantir notre liberté. Dieu est à la fois au-delà et présent. Il est liberté et il est extraordinaire de savoir, en profondeur, qu’on ne peut pas mettre la main sur lui. Dire Dieu père ou mère est terriblement réducteur et nous le savons tous maintenant, cela peut être le lieu des pires manipulations. Il est très rassurant que Dieu soit un océan de questions, comme cela apparaît dans le livre de la Genèse. Le grand secret de la Bible est de ne cesser d’ouvrir des questions. Un chrétien est pour moi celui qui, à la suite de Jésus, accepte que les questions soient ouvertes.

Vous préférez les questions aux réponses ?

Bien sûr. Toujours. Les réponses vivantes sont celles qui ouvrent de nouvelles questions. Le monde actuel peut générer soit des dynamiques extraordinaires, soit beaucoup d’angoisse. Il n’est tout simplement pas possible d’affronter les changements inéluctables sur le mode exclusif de la réponse. Si nous étions prêts à avancer de question en question, nous perdrions moins de temps. Au lieu de cela, on nous propose des manières de faire et de penser convenues qui se répètent et sont censées servir un plus grand bien, mais qui ont fait et continuent à faire des dégâts. Il vaut mieux grandir de questions en question, au lieu d’avoir peur.

Vous êtes proche ou liée à une communauté particulière ?

Non, mais j’ai failli l’être. J’ai eu la chance de sentir très vite un climat d’emprise, et cela ne m’est pas supportable. D’ailleurs, à la Conférence des baptisé·e·s, nous ne sommes ni prescriptifs, ni intrusifs. Le refus de l’emprise est presque inscrit dans son ADN.

Dans le monde catholique, il existe pas mal de chapelles, et c’est parfois très tendu entre une sensibilité plus traditionnelle ou celle plus ouverte au changement. “Tous frères”, affirme-t-on, mais la réalité est différente. Comment vivez-vous cela ?

La fraternité est une tension, un chemin. Oui, il y a des chapelles. Mais moi, je ne suis attirée ni par l’exclusion ni par la pensée mimétique. Dialoguer, voire s’affronter est sain et normal. L’Église catholique se veut universelle, mais elle est en même temps une somme de personnes singulières réunies par la foi en Jésus. La diversité des charismes est la chance de l’Église. S’acharner à la réduire, c’est empêcher de procéder aux adaptations utiles à l’annonce de l’Évangile. C’est dans la simplicité au jour le jour, l’amitié, qu’à la Conférence des baptisé·e·s ou ailleurs, « ce je ne sais quoi » de la vie de l’Évangile prend corps. ■

Propos recueillis par Gérald Hayois

Publié in L’Appel, n°436 avril 2021, avec son aimable autorisation

https://magazine-appel.be/Paule-ZELLITCH-IL-FAUT-RENDRE-L-ÉVANGILE-DÉSRABLE

 

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